MARIE. SARAH. JESUS, SAMUEL, JOSEPH, LEVI
JESUS. — Je viens de prendre une décision très grave.
{Mouvement des autres.)
MARIE, vivement. — Une décision très grave? Laquelle.''
SARAH, tout de suite après sa mère. — Tu vas te marier?
JESUS, avec douceur, mais avec énergie aussi. — Si vous voulez m'écouter sans m' interrompre, je vous le dirai. {Ils se taisent.) Vous savez que, depuis un certain temps, volontiers je prends la parole à la synagogue pour lire la Loi et les Prophètes, les expliquer à mes concitoyens et disputer avec les Pharisiens et les docteurs —
SARAH. — Qui souvent, bien malgré eux, doivent te donner raison.
JESUS. — J'ai remarqué aussi, encore aujourd'hui, qu'il est des personnes que ma parole convainc —
SAMUEL. — Et guérit. Oui, il paraît que non seulement tu enseignes la Loi, mais tu es devenu guérisseur aussi.
JOSEPH. — Comment! Il fait des miracles?
SAMUEL. — Non pas.
JOSEPH, qui est, comme on sait, un ironique. — Pas encore? — Ça viendra.
JESUS. — En vérité, je vous le dis : Si nous avons la foi en Dieu et si nous ne doutons pas, nous ferons des miracles, car tout ce que nous demanderons en priant, nous sera donné. ( I )
SAMUEL. — En attendant, il soulage les malades. Vous avez entendu parler de cette femme qui a perdu, en quelques semaines son mari et sa fille, son seul enfant — .**
MARIE. — Oh, la pauvre!
SAMUEL. — Et qui, de ces malheurs, avait conçu un immense chagrin.'*
SARAH. — Oui, la femme Balem. Elle habite là-haut, un peu hors ville. Sa fille avait, à peu près, mon âge.
SAMUEL. — Il paraît qu'elle a rencontré Jésus tantôt sur la montagne —
JESUS. — Comment le sais-tu?
SAMUEL. — Elle-même vient de le dire en ville. (Aux autres.) Notre frère lui a si bien parlé qu'elle se console et reprend courage, et n'est plus du tout la malheureuse qui tantôt se traînait sur les chemins, tantôt y courait comme une folle. Elle raconte partout comment Jésus a produit en elle ce grand revirement.
(1) Mathieu XXI, 21-22 — Marc XI, 23-24.
JESUS. — J'ai eu le bonheur de réveiller en elle sa foi endormie et son espoir. — Maintenant apprenez ma décision. J'ai compris que si notre Père céleste a daigné me faire don de ces qualités d'intelligence, de sentiment, de parole, si, les jours de sabBat, il m'appelait à la synagogue d'abord pour y être instruit moi-même, ensuite pour enseigner Sà Loi et témoigner de lui, c'est qu'il a voulu me préparer à une plus importante carrière que celle de charpentier. Et maintenant que j'ai acquis l'âge de la maturité, mon Seigneur et Maître m'ordonne de vous quitter, toi, ma bonne mère, vous, mes frères et sœur —
(De& frères veulent parler. Mais d'un signe Marie les fait taire. Puis,)
MARIE. — Tu veux quitter pour toujours ta maison paternelle où tu as passé toute ta vie?
JESUS. — Oui, je peux la quitter sans inquiétude. Car Lévi. à présent, connaît tout à fait son métier. Il gagnera sa subsistance et avec ses frères et sa sœur pourvoira facilement à la tienne.
LEVI, qui est un avare. — Et toi tu n'y contribueras plus, te dérobant à ton devoir de filsi*
JESUS, le regarde un moment. Puis, avec calme. — Je ne pourrai pas y contribuer, Lévi. Car dans la mission à laquelle je suis appelé je serai le plus pauvre des pauvres. Les renards ont des tanières
et les oiseaux du ciel ont des nids. Jésus n'aura pas où s'abriter et se reposer. ( 1 )
(Ils veulent parler encore à plusieurs. Mais)
MARIE, de nouveau, les arrête. — Mais quelle est cette mission.'*
JESUS. — Allons, tu as très bien compris, mère. Je m'en vais de bourgade en bourgade, de ville en ville, jusqu'à Jérusalem. Je vais annoncer la bonne nouvelle du royaume des cieux qui est proche, mais où ne peuvent entrer que ceux qui s'amendent, qui, vraiment, pratiquent l'amour de Dieu et l'amour de leur prochain.
JOSEPH. — Tu dis avec raison que, dans ce métier, tu ne gagneras rien. Tu n'y amasseras pas deux deniers. Mais alors tu seras malheureux comme les pierres. Tu mourras de faim. Voilà une carrière peu encourageante.
LEVI. — Il vaut encore mieux rester charpentier.
JOSEPH. — Ou charron.
SAMUEL. — Ou forgeron.
LEVI. — Et c'est pour en arriver là que tu allais tant rêver sur les hauteurs. Si au moins tu te faisais payer tes enseignements et ta « bonne parole » —
JESUS. — La parole divine ne se vend pas. D'ailleurs je n'ai pas de crainte. Les oiseaux de
(1) Mathieu VIII. 20.
l'air ne sèment ni ne moissonnent ni n'amassent rien dans les greniers, et leur Créateur les nourrit. ( I ) Je ne serai point en peine en disant : Que mangerai- je? Que boirai- je? De quoi serai- je vêtu? (2) Mon Père céleste qui m'a chargé de cette mission et qui toujours veillera sur moi, sait que j'ai besoin de toutes ces choses. (3) Il me les donnera comme, dans le désert, il a envoyé les corbeaux à Elie pour lui porter le pain et la viande. (4)
JOSEPH, sceptique. — Tu n'es pas un Elie, JESUS. — Pas encore. Je ne suis qu'au début de ma carrière. Et pourquoi ne serais-je pas un Elie? Le Seigneur a-t-il choisi les prophètes autrement qu'il ne l'a fait pour moi!
SARAH. — C'est vrai. David qui devint roiprophète, ne fut d'abord qu'un berger.
JESUS. — Et un berger vaut-il mieux qu'un charpentier? Elie lui-même ne fut-il pas un simple habitant de Galaad. comme je le suis de Nazareth!
(Un silence. Les frères restent sceptiques et froids. )
JESUS, avec amertume. — Mais nul n'est
(1) Mathieu VI, 26.
(2) Mathieu VI, 31.
(3) Mathieu VI, 32.
(4) 1 Rois XVII, 6.
prophète dans son pays et dans sa maison. ( 1 )
JOSEPH. — Va, montre-toi. (2) Prêche la parole de Dieu en Galilée, en Pérée, en Judée. Nous verrons si. comme Elie, Elisée, Daniel tu fais des miracles et si c'est Dieu qui t'envoie.
MARIE. — Tu dis que tu es arrivé à l'âge de maturité, et tu as à peine trente ans. Tu es trop jeune pour accomplir cette tâche.
JESUS. — A l'Eternel qui l'établit prophète. Jérémie répondit : « Ah, Seigneur! Je ne sais pas parler. Je suis trop jeune ». Mais le Seigneur lui répondit : Ne dis point : Je suis trop jeune. Car tu iras partout où je t'enverrai et tu diras tout ce que je te commanderai. (3)
(Un temps.)
MARIE. — Et tu nous quittes tous, ta mère, et tes frères et sœurî* Et nous ne te verrons plus?
JESUS. — Suivez-moi, vous me verrez toujours. (Ils se regardent mutuellement, les hommes et les femmes.) Et je ne vous quitterai pas.
(Un grand silence.)
Vous voyez bien que j'avais raison de dire : Nul n'est prophète dans sa famille. — Et s'il en est ainsi chez les miens, comment les Nazaréens
(1) Mathieu XIII 57 - Marc VI, 4 — Jean IV, 44 — Voir aussi Jean VII, 5 : Car ses frères mêmes ne croyaient pas en lui.
(2) Jean VII, 4.
(3 Jérémie I, 5-7.
auraient-ils foi en ma mission? Ils voient tous les jours ma mère, mes frères et sœur qui ne croient pas en moi. Alors vous le voyez bien : Il faut que je quitte cette ville oià j'ai vécu jusqu'à présent.
SAMUEL. — Mais ne peux-tu pas renoncer à cette idée — ?
JOSEPH. — A cette carrière aventureuse, dangereuse.-*
LEVI. — N'es-tu pas heureux ici? Jamais rien ne t'y a manqué. Tu travailles et tu te promènes quand il te plaît. Tu —
JESUS, qui, pour ne pas le suivre sur ce terrain glissant, l'interrompt vivement. — Non, je ne puis rester ici. Le Seigneur m'appelle et je dois —
JOSEPH, comme Jésus, avec la même vivacité. — Es-tu bien certain que c'est la voix de Dieu que tu as entendue?
JESUS. — Aussi certain que je le suis d'entendre maintenant les vôtres. Et les vôtres, êtesvous sûrs que ce ne sont pas les voix des démons qui. par votre bouche, me tentent et veulent me retenir?
LES TROIS FRERES. — Des démons; Des démons!
JOSEPH. — La mienne est la voix de la prudence, du bon conseil.
SAMUEL. — Celle de nous tous.
JESUS. — Je vous l'ai déjà dit l'autre jour : Si je dois souffrir pour que la Bonté, la Lumière
des Cieux régnent autour de moi, je souffrirai volontiers, fût-ce la mort.
MARIE, terrifiée. — Oh! On pourrait te tuer parce que tu enseignes la bonté!
SAMUEL. — Si on ne le tue pas, on le persécutera. Car la Bonté gêne les canailles —
JOSEPH. — Et les fanatiques et les égoïstes. Oui, mon frère, tu souffriras. Déjà ici à Nazareth, tu as des ennemis : Les Pharisiens, les Scribes et Docteurs devant lesquels tu n'es pas assez prudent et ne caches pas assez tes pensées —
LEVI. — Et qui te tendent toutes sortes de pièges.
SARAH. — Il sait leur répondre.
JESUS. — Oui, ces pièges je sais les éviter. Mes pensées, je ne peux pas les leur cacher. Ils interprètent faussement la Loi de Moïse et ainsi trompent le peuple. Le Seigneur m'envoie pour rétablir, pour enseigner la Vérité, qui, un autre Soleil, doit rayonner partout. Si je quitte Nazareth, c'est principalement, je vous l'ai déjà dit, parce que je dois exercer ma mission sur une plus grande étendue. Mon Père divin m'a ordonné : Dorénavant tu ne vivras plus que pour l'œuvre dont je t'ai chargé. Les liens qui jusqu'à présent te rattachaient à cette terre, l'amour pour ta mère, l'affection pour tes frères et sœur, ces liens, tu ne
les déchireras pas, loin de là, ( 1 ) mais ce ne sont pas ces sentiments qui te guideront sur ta nouvelle route. — (Ils veulent l'interrompre.) Laissez-moi continuer et (en appuyant) comprenez-moi. Mon Seigneur et Maître m'a dit encore : Les nouveaux liens que tu voulais nouer, ceux du mariage, qui auraient fait le bonheur d'un autre homme, ils te sont refusés —
TOUS, vite, l'un après l'autre. — Comment? — Tu ne te marieras pas! — Tu romps avec Myriam! — Oh!
SARAH. — L'infortunée!
JESUS. — Mon Père qui est aux Cieux m'a dit : Tu aimeras tous les hommes, car ils sont tous tes frères et sœurs, surtout les déshérités et les infirmes qui. trop souvent, chez les riches, les heureux de la terre, ne rencontrent qu'indifférence, mépris, abandon. Tu te donneras tout entier à l'Humanité inquiète et tourmentée et qui erre dans les ténèbres. Tu la conduiras vers la Lumière, ma
( 1 ) Plus tard Jésus sera beaucoup plus exigeant. 11 dira : Si quelqu'un vient à moi et ne hait pas son père et sa mère, sa femme, ses enfants, ses frères, ses sœurs et même sa propre vie, il ne peut être mon disciple. Luc XIV. 26. (Il est vrai que des savants exégètes prétendent que ces paroles seraient une interpolation et n'auraient pas été prononcées par Jésus. — Des théologiens catholiques disent : Haïr, ici, signifie renoncer à, se détacher de).
Jésus dira encore : Qui est ma mère et qui sont mes frères? Quiconque fera la volonté de mon Père qui est aux Cieux. c'est celui-là qui est mon frère et ma sœur et ma mère! — Mathieu XII, 48-50.
Lumière qui est faite des chauds et doux et bienfaisants rayons de la Bonté, de la Pitié. Car je suis le Dieu de la Bonté, de l'Amour infini, de l'intarissable Miséricorde, et je donne aux Humains qui t'écoutent, la consolation, la paix de leurs âmes sur cette terre et. quand ils sont morts, une félicité sans fin dans mon royaume céleste.
(Un silence,)
JOSEPH. — Tu dis, et d'autres l'ont affirmé avant toi. que Dieu est l'Amour et la Pitié, et pourtant des malheureux, il y en a toujours, et il y en aura toujours.
JESUS. — Que les malheureux croient en ma parole et en l'immense Bonté de notre Père céleste, qu'ils l'aiment par-dessus tout et observent tous ses commandements, en vérité, je vous le dis : il les exaucera, les soulagera, les guérira. — Quant à moi. je travaillerai jusqu'à mon dernier souffle, pour qu'il n'y ait plus de malheureux. Cette mission sublime —
MARIE. — Divine —
JESUS. — N'est-ells pas mille fois plus belle que la vie que je mènerais ici jusqu'à la fin de mes jours!
JOSEPH. — Un très beau rêve mais un rêve —
JESUS. — Que je réaliserai. J'ai déjà commencé. J'ai guéri la femme Balem — j'ai —
SAMUEL, l'interrompt. — Alors tu abandon-
nerais ton amie aussi? Pourtant tu viens d'avoir encore un entretien avec elle sur la montagne.
JESUS. — J'ai pris ma décision après qu'elle m'eut quitté. J'ai réfléchi alors longuement en écoutant la voix de mon âme et celle de mon Maître divin. — Et maintenant tout est décidé irrévocablement, et je vais en parler à Myriam.
(On entend sonner un trombone.)
SARAH. — Ecoutez! Le premier appel pour la fête.
JESUS, aux femmes et à Joseph- — Et vous y allez maintenant?
MARIE. — C'est l'heure.
JOSEPH prend sur l'établi sa flûte qu'il y avait déposée.
JESUS. — Tu y vas aussi, Samuel? — Et toi. Lévi ?
SAMUEL. — Oui.
LEVI. — Evidemment.
JESUS. — Jel vous demande, à toi, mère, comme à mes frères et sœur, de ne pas encore révéler aujourd'hui à personne mon prochain départ. Il faut d'abord que j'aie prévenu Myriam.
MARIE. — Vous avez compris, mes enfants. Attendons pour en parler aux gens que votre frère nous en donne la liberté.
SARAH. — Voilà Myriam qui descend la rue avec sa mère.
JESUS. — Elle revient de chez son oncle. — Si je pouvais avoir un entretien avec elle maintenant — ?
MARIE. — Je vais le leur dire.
JESUS. — Oui, fais cela. Je l'attends ici. Mais il faut qu'on nous laisse seuls.
JOSEPH, à Samuel et à Lévi. — Venez, mes frères. Sortons par la ruelle.
(Les trois hommes sortent à droite.)
MARIE, à Sarah. — Allons en même temps à la rencontre de Rachel.
SARAH, bas à sa mère. — Avant le départ de Jésus, faisons-lui en cachette une nouvelle robe.
MARIE. • — J'ai eu la même pensée.
(Elles sortent au fond.)