SCENE VI
JESUS. (Bientôt après), MYRIAM JESUS reste seul un moment et réfléchit. Puis. — Oui, il le faut! Il le faut! — Comment prendra-t-cUe la chose? — O mon Dieu! Toi qui le veux ainsi, tu m'inspireras les paroles qu'il faut que je lui dise.
MYRIAM (entre et va vivement vers Jésus. Lui ne court pas vers elle en étendant les bras comme il a fait tout à l'heure sur la montagne, mais avance
seulement d'un pas, puis ne bouge plus et se tient debout, droit et grand, les mains liées dans le dos.
— Quand elle le voit ainsi, son élan, à elle, est brisé et elle aussi s'arrête à quelques pas de lui.)
MYRIAM, passionnée. — Oh, qu'est-il arrivé, Jésus, depuis tantôt? Ta mère me dit tout bas, et avec une mine très sérieuse, que tu as pris une décision grave et que tu veux absolument me la confier le plus tôt possible? — Tu ne veux pas rompre avec moi?
JESUS, qui fait un grand effort pour rester ferme dans sa résolution et... calme. — Assieds-toi là. Myriam. et écoute-moi, écoute-moi bien.
MYRIAM. — Réponds-moi d'abord. — Tu veux rompre?
JESUS. — Il le faut. Voici pourquoi.
MYRIAM, dans un cri. — C'est donc vrai! — Ah — !
JESUS, doucement. — Myriam! — Si tu t'agites et si tu cries, je ne pourrai te le dire que difficilement. Je te prie donc de m'écouter en restant bien calme.
MYRIAM s'efforce de reprendre son sang-froid et s'assied. — Allons! Tu vois, je ne crie plus. Je
— je t' écoute.
JESUS. — Tu as vu tantôt, quand cette femme éplorée est venue me parler, que le pouvoir m'a été donné de consoler les malheureux et de réveiller
leur foi. Toi-même tu m'as dit que si elle avait retrouvé son consolateur, son Dieu, c'était grâce à moi.
MYRIAM. — Oui, j'ai dit cela. Je ne puis le nier. Mais je ne vois pas —
JESUS. — C'est que, depuis un certain temps, je m'aperçois que mon Père céleste me visite. Je le vois, je l'entends. Il me donne des marques de sa grâce, de son amour. Il m'inspire et me guide. Je ne peux pas en douter.
MYRIAM. — Oui. tu as reçu en partage une grande sagesse et une parole pleine d'autorité. Nous avons tous pu le voir, à la synagogue surtout.
JESUS. — Et aujourd'hui, à peine cette femme et toi m'aviez-vous quitté, que, demeuré seul sur la montagne, j'ai entendu la voix de mon Seigneur et Maître. Il m'a dit pourquoi il m'a envoyé cette femme et il m'a commandé de tout abandonner ici à Nazareth, mon métier et ma famille, de m'arracher à toi aussi —
MYRIAM, dans un nouveau cri. — Oh! — De t'arracher à moi.»* L'Eternel t'a ordonné celai*
JESUS. — Om, l'Eternel.
MYRIAM. — Ce n'est pas possible!
JESUS. — C'est ainsi.
MYRIAM. — Mais pourquoi? Pourquoi aurait-il fait cela.'* Peut-il être un Dieu cruel, et cruel à ce point? Il a créé la femme pour qu'elle soit la
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compagne de l'homme et (avec force) il admettait si longtemps que nous nous aimions.
JESUS. — Il m'a ordonné de m'arracher à toi pour que je remplisse la mission, la grande mission qu'il ma confiée.
MYRIAM. — Il t'a confié une grande mission? Laquelle!*
JESUS. — D'aller par tout le pays des Juifs, annoncer la divine parole d'Amour et de Bonté, de dire à tous qu'ils doivent s'amender, se purifier pour vivre saintement sur cette terre et ainsi se rendre dignes d'entrer dans le royaume des cieux qui est proche.
MYRIAM, dans un ravissement. — Oh, la belle, la sublime tâche! Je crois, Jésus, que Dieu t'a donné cet ordre. Et tu devais accepter. Puisque Lui. notre Maître suprême le veut, nous devons nous incliner.
JESUS. — Ah! Tu le reconnais! Je savais que tu me comprendrais et que tu serais raisonnable.
MYRIAM. — Oui. mais il y a une chose que je ne comprends pas. Pourquoi partirais-tu seul de Nazareth? Pourquoi ta mère, tes frères et sœur et moi, ne pourrions-nous pas te suivre? Nous aussi nous voulons entendre la bonne nouvelle. Nous demandons que tu nous apprennes ce que nous devons faire pour nous purifier et mériter d'entrer dans le royaume des cieux qui bientôt arrivera.
JESUS. — Ma mère et mes frères et sœur pourraient venir avec moi. Ils ne veulent pas.
MYRIAM. — Oh!
JESUS. — J'en appellerai d'autres pour qu'ils deviennent mes disciples, qu'ils m'assistent dans mon œuvre. Car la moisson est grande et il faut des ouvriers. ( 1 ) Mais mes frères et ma sœur et ma mère ne croient pas ou pas assez en moi. Ils ne veulent pas me suivre.
MYRIAM. — Pas te suivre! — Est-ce vrai.»* — Comment se peut-il.'*
JESUS. — Nul n'est prophète dans sa maison.
MYRIAM' — Mais moi je crois en toi. Et tu le savais. Alors pourquoi veux-tu rompre avec ta Myriam."* Pourquoi ne serais- je pas ta femme, comme pourtant tu me l'avais promis, comme tantôt encore je pouvais l'espérer quand, transporté d'amour, tu es accouru vers moi et que tu m'as prise dans tes bras.'' Pourquoi ne te suivrais- je pas, moi.''
JESUS. — Parce que, encore une fois. Dieu le veut ainsi, Myriam. Les liens qui nous lient à lui, brisent, oui. brisent ceux qui nous rattachent à un être humain. D'autres femmes, peut-être, me suivront, jeunes ou âgées. Elles seront mes sœurs qui ne vivront plus que pour notre Père céleste, pour le servir et le magnifier —
(1) Mathieu IX, 37 — Luc X, 2.
MYRIAM, vivement. — Et moi alors? Moi qui — !
JESUS l'interrompt. Avec calme. — Toi, Myriam. tu es la seule femme qui ne peut pas m'accompagaer.
MYRIAM, dans un nouveau cri. — Oh, ta Myriam, la seule qui — ! Elle que tu prétendais aimer et qui t'aime plus que tout au monde, oui, plus que tout au monde, elle qui devait vivre avec toi jusqu'à sa mort ou la tienne! Elle serait la seule qui ne pourrait t'accompagner! qui jamais plus ne pourrait être auprès de toi!
JESUS, toujours calme. — Et crois-moi, ce sera pour moi un sacrifice aussi grand que pour toi.
MYRIAM. — Pour moi, en effet, il serait immense. Tout le reste de mes jours je m'en ressentirais. Il me tuerait. Car je t'ai donné, à toi, toute mon âme, toute ma vie. Je te l'ai dit tantôt: Tu étais le mur grand et fort contre lequel, faible vigne, je m'appuyais. Le mur tout à coup disparaît, et la vigne s'écroule et meurt. — Mais toi, insensible, tu es facilement arrivé à ce sacrifice, puisque, il n'y a pas deux heures, tu m'aimais encore. — Mais non! Ce n'est pas vrai! Tu ne m'as pas aimée! — Tu m'as — Tu m'as menti!
JESUS. — Oh. Myriam! Myriam! — Ne me
connais-tu pas mieux? Si j'étais un menteur, un hypocrite, serais-je digne de la confiance de Dieu qui voit le fond le plus intime de mon âme, puisque rien au monde ne lui est cache! — Oh, quelle horrible pensée a pu traverser ton esprit? Comme tu t'abuses sur mes sentiments! Avant que je me sois résigné à ce sacrifice, j'ai souffert autant que si j'allais mourir. Une fibre de mon âme est morte aujourd'hui. J'ai dû l'étouffer, la tuer. Mais elle n'est pas morte sans répandre tout son sang. — Ah! je t'en prie! Je t'en supplie! Ne m'oblige pas à remuer davantage cette pensée. Je pourrais faiblir. Mais plutôt que d'en arriver là, je devrai me retirer. Car la volonté de Dieu ne peut être annulée, ni même ébranlée.
MYRIAM. — Mais Jésus, tu es dans l'erreur, j'en suis certaine, en croyant que Dieu exige ton renoncement au mariage. Pourquoi ne pourrais-je être ta femme et te suivre? Nos prêtres, dont la profession consiste à ne s'occuper que du culte, se marient et ils ont des enfants.
JESUS. — Tu oublies une chose, Myriam : La Loi de l'Eternel communiquée à son peuple par Moïse, veut qu'il y ait toujours des prêtres en Israël. Dans ce but. Dieu a ordonné que les ministres de l'autel forment une tribu à part, qu'ils se perpétuent et se transmettent le service du Temple, de père en fils.
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MYRIAM. — Alors pourquoi ne ferais-tu pas comme nos prêtres et ne te marierais-tu pas?
JESUS. — Parce que l'œuvre à laquelle je suis appelé, n'est pas un simple service de prêtre dans le Temple. Elle est bien plus grande, plus sévère, plus difficile. Comme je te l'ai dit tout à l'heure, je dois mener une vie errante. Je ne pourrai me fixer nulle part, ni exercer aucun métier. Je vivrai des dons qu'on me fera, de l'hospitalité qu'on voudra bien m'accorder. Dans ces conditions, moi qui n'aurai pas où reposer ma tête, comment pourraisje t'épouser, te prendre partout avec moi, toi et les enfants, nombreux peut-être, qui nous viendraient? Eux. et toi et moi, nous mourrions sur les chemins.
MYRIAM. — Mais Jésus, le Créateur nourrit les plantes et les bêtes, ne veillera-t-il pas aussi à ce que nous trouvions notre subsistance, toi... et ta femme... et nos frêles et tendres petits? (Tous deux sent profondément émus.) N'y vcillera-t-il pas d'autant plus que tu te mets complètement à son service?
JESUS qui, à ces mots, se ressaisit et se domine. — Mais, si je t'épousais, je ne pourrais pas complètement être à son service. La religion du Peuple de Dieu, les Scribes et les Pharisiens l'ont faussée, desséchée, enlaidie. Le Seigneur m'a chargé de la rétablir, de lui rendre son vrai sens, sa beauté, sa
vie. Je dois enseigner aux hommes ce qu'ils ne savent plus et qui importe avant tout. Je dois leur apprendre comment il faut qu'ils vivent pour qu'ils soient les enfants de leur Père céleste et que, déjà ici-bas, ils portent dans leur cœur le royaume des cieux. Le Seigneur veut que je me voue exclusivement à cette sublime tâche. Alors je ne peux pas aussi me donner à la vie de famille. Nous ne pouvons pas demander à Dieu de nous accorder les grands plaisirs de ce monde, ceux de l'amour. Du reste, leurs inséparables compagnons seraient les soucis que nous aurions au sujet de notre existence, de l'éducation de nos enfants, de leur santé, de la nôtre.
MYRIAM. — Plutôt tous ces soucis que de vivre et de languir loin de toi.
JESUS. — Tu ne saisis pas encore, Myriam. Allons! Réfléchis! D'une part, la recherche des jouissances du mariage dont nous ne pourrions nous passer, d'autre part mes inquiétudes de père de famille trop souvent me détourneraient d'une œuvre qui me réclame tout entier, corps et âme. Car si j'avais femme et enfants et si je voulais m'en occuper, comme ce serait mon devoir, inévitablement je remplirais mal ma tâche de prophète. Mon esprit et mon cœur ne s'élèveraient pas à la hauteur de ma mission. Celle-ci échouerait — et le Tout- Puissant me punirait de l'avoir si mal servi.
MYRIAM. — Oh. tu crois que c'est tout cela qui arriverait?
JESUS, avec force. — J'en suis certain, Myriam. Et dans cette punition toi et les enfants, vous seriez entraînés.
MYRIAM frissonne. — Mais ce serait atroce î
JESUS, doucement, mais sans lui donner la main, sans même s approcher d'elle. — Tu vois, nous devons renoncer à... l'affection que nous avions l'un pour l'autre et nous sacrifier, moi aussi bien que toi. Notre mérite devant Dieu sera d'autant plus grand. — D'ailleurs la blessure de ton âme. avec le temps, guérira. Tu pourras tout de même te marier, être heureuse —
MYRIAM a un rire d'une ironie amère.
JESUS. — Oui, heureuse. Moi je dois renoncer, pour toujours à la grande joie que Dieu donne aux autres hommes. Je ne pourrai plus vivre que pour ma mission sacrée.
MYRIAM. — Tu m'as dit que d'autres femmes, probablement, te suivraient. Si une de celles-là te —
JESUS l'interrompt vivement. — Sois sans crainte. Ces... personnes seront mes disciples, et rien d'autre. La femme, pour moi, à tout jamais est morte.
{Un grand silence. Puis :)
MYRIAM. — Tu m'as convaincue et j'ad-
mets que je ne peux pas t'accompagner en étant ta femme —
JESUS. — Ah! Dieu t'a éclairée!
MYRIAM. — Je ne te suivrai pas non plus non mariée. D'abord tu trouves que je ne dois pas le faire —
JESUS. — Et tu comprendras. A te voir toujours auprès de moi, je serais saisi, malgré toute ma volonté, par des désirs violents contre lesquels mon âme doit absolument rester trempée —
MYRIAM. — Oui, et moi aussi je souffrirais, au plus profond de mon être, de voir continuellement devant moi celui qui est toute ma vie et auquel j'ai dû renoncer. Je serais exposée aux mêmes tentations. De plus, ne pouvant les cacher, je le ferais souffrir malgré moi. Je deviendrais pour lui un obstacle. Car je le troublerais dans sa grande tâche pour laquelle il aura besoin de tout son calme, de toute sa sérénité, de toute sa force.
JESUS, profondément touché par la magnanimité de cette simple femme, doit faire un immense effort pour ne pas prendre la main de Myriam et la porter, avec la plus grande ferveur, à ses lèvres. Cachant son trouble et se rappelant sa mission, il ne peut que répéter les derniers mots de la jeune fille, — Oui, Myriam, j'aurai besoin de toute ma sérénité, de toute ma force.
MYRIAM. — Mais je ne me marierai pas non
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plus. Je vivrai, toujours loin de toi, toujours avec ton image.
(Elle le regarde. C'est le moment décisif et fatal où ils vont se quitter. Lui reste sans bouger, les yeux déjà dans les lointains. — Un temps. — Elle aurait voulu lui donner la main, mais le voyant ainsi tout changé, tout froid, tout distant, lui qui, auparavant, était doux, tendre, aimant, empressé, elle ne se rapproche pas de lui, au contraire, elle va pour sortir. Cependant, d'une voix faible :)
— Adieu, Jésus! — Adieu!
JESUS, sortant de son rêve. — Adieu. Myriam!
(// n'a pu s'empêcher de mettre dans ces deux mots tout le radieux amour auquel il doit renoncer et qu'il lui dit une dernière fois. Elle va s'écrouler, mais parvient à s'appuyer contre le mur, dans un effort surhumain se ressaisit, quitte la maison et... referme la porte. —
Lui, seul maintenant, tombe sur un siège, reste un moment pensif, et, tout à coup, se met à pleurer.
Un temps.
On frappe à la porte. Il se lève, essuie ses larmes, se redresse de toute sa grandeur, puis ouvre.
Un homme paraît. Jésus le laisse entrer.)