‹ ThéâtreChapitre 8 sur 22 · SCENE III · texte numérisé non relu

SCENE III

JESUS, MATHAN. HELIEL ET D'AUTRES PERSONNES (que l'accident avait attirées, restent sur la scène, de même que) les deux PHARISIENS.

LE PREMIER PHARISIEN, parlant à part au second et désignant du regard Jésus). — Cet homme, c'est ce Jésus, fils du charpentier Joseph et charpentier lui-même qui, depuis plusieurs mois.

prend souvent la parole dans la synagogue et semble connaître l'Ecriture aussi bien que les Scribes et que nous.

LE SECOND PHARISIEN. — Oui. je me le rappelle maintenant. Ne fréquente-t-il pas les publicains. ces agents de César qui nous soutirent nos deniers pour les envoyer à Rome et s'enrichir euxmêmes —

LE PREMIER PHARISIEN. — Et que tout le monde en Israël méprise.

(Pendant qu'un SCRIBE se joint à eux et qu'ils continuent à parler ensemble tout bas,)

MATH AN, qui les a observés. — Jésus, méfietoi de ces Pharisiens.

JESUS. — Tu as raison, Mathan. Cette race de vipères, il faut s'en méfier. Mais qu'ils viennent. Je leur répondrai.

LE PREMIER PHARISIEN. — On l'a vu parler aussi à des courtisanes.

LE DEUXIEME PHARISIEN. — C'est un débauché, — Et maintenant voilà qu'il ne garde pas le sabbat.

LE PREMIER PHARISIEN. — Cet homme donne un fort mauvais exemple —

LE SECOND PHARISIEN. — Un exemple très dangereux. Il devient pour les croyants une occasion de scandale.

LE SCRIBE. — Il faut lui demander raison de sa façon d'agir. Nous allons lui parler.

(Ils se rapprochent de Jésus et du groupe qui l'entoure.)

LE SCRIBE. — Jésus, fils de Joseph! Souvent dans la synagogue nous vous avons entendu lire devant l'assemblée et expliquer l'Ecriture. Nous trouvions que vous parliez bien. Nous sommes d'autant plus étonnés aujourd'hui de ce que vous venez de faire. Nous croyions que vous connaissiez et appliquiez mieux la Loi.

JESUS. — Comment! Je n'applique pas bien la Loi. dites-vous!

LE SCRIBE. — Oui, vous et votre ami Héliel.

HELIEL. — Qu'avons-nous fait de mal?

LE SCRIBE. — Est-il permis de sauver quelqu'un le jour du sabbat?

JESUS, catégorique. — Oui, cela est permis. C'est même —

LE SCRIBE l'interrompt. — Mais ignorez-vous donc que le sabbat doit vous être sacré? Que la Loi dit : Quiconque violera le sabbat, sera puni de mort. Car quiconque fera aucune œuvre ce jour-là, sera retranché du milieu de ses peuples. ( 1 )

JESUS. — Un jour de sabbat sauver quelqu'un qui peut périr ou au moins se blesser grièvement, vous appelez cela faire. . . un travail coupable et qui mériterait la mort] !

(1)2 Moïse XX. 10 — 2 Moïse XXXI. 14-15.

TABLEAl II. 33

LE PREMIER PHARISIEN. — C'est un travail, indiscutablement. Et on ne peut faire aucun travail le jour du sabbat, pas même ramasser du bois mort.

LE SECOND PHARISIEN. — Un Israélite qui a fait cela. l'Eternel a ordonné à Mo'i'se de le faire tuer.

LE PREMIER PHARISIEN. — Et il a été lapidé. (1)

JESUS. — Mais êtes- vous donc aveugles? Ne voyez-vous donc pas que sauver un être humain n'a aucun rapport, aucune ressemblance avec un travail comme celui de ramasser du bois ou de faire du feu, un jour de sabbat, et de briser ainsi le repos du Seigneur.'' Ce que j'ai fait pour un enfant, qui de vous ne le ferait pas pour une bête."* Qui de vous, voyant son âne ou son bœuf tombé dans un puits, ne l'en retirerait aussitôt, le jour du sabbat? (2)

{Silence des trois contradicteurs.)

Quoi? Vous ne feriez pas cela?

LE SECOND PHARISIEN. — Evidemment, on voudrait le sauver. Personne n'aime à subir une perte aussi sensible. Mais on ne peut pas, puisqu'on devrait faire un travail, et que cela. l'Eternel Ta expressément défendu.

il) 4 Moïse XV, 33-36.

(2) Mathieu XII. 11 et 12 — Luc XIV, 5.

MATH AN, à ses amis. — Il parle ainsi sans doute parce qu'il n'a ni âne, ni bœuf.

JESUS, — Mais alors, ne pouvant même pas, ce jour-là, exécuter un travail de sauvetage, on devrait laisser périr, non seulement ses bêtes, mais aussi le malheureux être humain qui serait victime d'un accident, tomberait à l'eau, serait écrase par un cheval emporté, ou par un taureau furieux, ou pourrait être brûlé, carbonisé dans sa maison en feu!

LE PREMIER PHARISIEN. — On ne peut rien contre cela.

LE SECOND PHARISIEN. — L'Eternel a ses raisons pour le laisser faire.

JESUS. — Alors même si un des vôtres, votre enfant, votre femme, votre frère ou père ou mère risquait, un jour de sabbat, de périr de la sorte, vous assisteriez à cet affreux spectacle, les bras croisés.'*

LE PREMIER PHARISIEN. — Si l'Eternel le voulait ainsi, il faudrait nous incliner —

JESUS. — Mais alors, ce jour-là, si on ne peut secourir personne, le médecin ne peut guérir les malades? (1)

LE SCRIBE. — Il ne le peut.

(Murmures et signes de désapprobation dans la foule. )

(1) Mathieu XII, 10 — Luc XIV, 3.

JESUS, à ses contradicteurs. — Vous les entendez!

LE SCRIBE. — Qu'il les soigne la veille du jour sacré, à la dernière heure —

LE PREMIER PHARISIEN. — Ou le lendemain, à la première.

JESUS. — Et si un des vôtres, le jour du sabbat, tout à coup tombait gravement malade, vous n'appelleriez pas le guérisseur pour le sauver, et il mourrait.

LE SCRIBE. — Les vies humaines ne sont rien devant la sainteté de ce jour. Au temps des Macchabées, beaucoup de Juifs, plutôt que d'obéir au roi pa'i'en Antioche, s'enfuirent dans le désert, et, un jour de sabbat, sans opposer de résistance, se laissèrent attaquer par l'ennemi et tuer, avec leurs femmes et enfants, prêts d'un millier. (1)

JESUS. — Mais quand Mattathias et ses fils apprirent cela, ils dirent entre eux : Si tous nous agissons comme nos frères et si nous ne luttons pas pour sauver notre vie et notre Loi, ils nous extermineront facilement, nous et notre race entière. Et ils décidèrent : Si on nous attaque un jour de sabbat, nous nous défendrons pour ne pas être assassinés comme nos frères l'ont été dans les cavernes. (2)

(Les Pharisiens et le Scribe se taisent.)

fl) 1 Macchabées 11, 31-38.

(2) 1 Macchabées 11. 39-41.

UN DU GROUPE DE JESUS. — Il leur a fermé la bouche. ( l )

JESUS. — Cette inaction devant un danger menaçant ceux de votre famille et de votre peuple crierait vengeance au Ciel qui vous punirait, vous châtierait, peut-être ne tarderait pas à vous faire périr comme vous auriez laissé périr les autres.

LE DEUXIEME PHARISIEN, s' irritant. — L'Eternel ne punirait pas les siens parce qu'ils auraient strictement observé et fait observer la Loi.

JESUS. — Hommes au jugement étroit et au cœur desséché! Vous ne voyez donc de la Loi que la lettre et non pas l'esprit! Que ce soit un jour de sabbat ou un jour ouvrable, notre devoir est d'aller, sans hésiter, au secours des malheureux : des infirmes, incapables de gagner leur vie, comme des infortunés, victimes d'un accident.

LE SCRIBE. — Quoi que vous disiez, celui qui ne garde pas le sabbat, se détourne de son Seigneur et Maître suprême. Et s'il a de l'autorité sur d'autres qui trop volontiers l'écoutent. il les entraîne dans ses égarements.

JESUS. — Ses égarements! — Ceux qui se trompent et s'égarent, c'est vous, les Pharisiens et les Docteurs. Ce que j'ai fait pour ce petit garçon.

(1) Mathieu XXII, 34.

TABLEAli 11. 37

c'est un acte qui m'a été inspiré par les divins exemples de notre Père Eternel lui-même. D'abord n'a-t-il pas dit à Moïse pour qu'il le répète à tout son peuple: Je suis le Dieu miséricordieux, clément, patient et de grande bonté et fidélité. ( l ) — Et puis, ne s'est-il pas toujours montré bon et généreux envers les Juifs! N'a-t-il pas, Lui, sauvé nos ancêtres du joug des Egyptiens! A travers d'innombrables dangers où, sans Lui, ils auraient tous trouvé la mort, ne les a-t-il pas conduits dans la Terre promise!

LES AMIS ET PARTISANS DU JEUNE CHARPENTIER. — C'est vrai. Jésus, c'est vrai! {Entre eux avec admiration) Comme il sait leur répondre!

HELIEL. — Oui, l'Eternel lui-même nous a donné mille fois l'exemple de l'aide qu'il faut prêter aux autres.

JESUS. — Non seulement de l'aide, mes frères. Comme il n'a jamais cessé de nous montrer son immense amour, de même il a voulu que nous manifestions ce sentiment envers tous les hommes, étrangers aussi bien que parents et amis. Dans le 3' livre de Moïse nous lisons le commandement: Tu aimeras ton prochain comme toi-même. Ce qui

(1) 2 Moïse XXIV, 6.

veut dire pour ceux qui ne le savent pas. qu'en toute circonstance nous devons être bons et charitables.

MATHAN. — Oui. voilà ce qu'en réalité la Loi nous ordonne.

JESUS. — Le père Tobie l'avait si bien comprise, cette grande Loi. qu'il l'a vivement recommandée à son fils : Oià tu peux, aide celui qui est dans le besoin. ( I ) Ce que tu ne voudrais pas qu'on te fît, ne le fais pas à autrui. (2) Voilà ce que Tobie a enseigne à son fils.

MATHAN. — Et c'était un homme sage et pieux et aimé de Dieu.

LE GROUPE DE JESUS. — Aimé de Dieu!

JESUS. — L'amour du prochain, voilà un commandement aussi important que celui de l'observance du sabbat. Cette observance ne nous défendra jamais d'être bons, toujours bons —

MATHAN et HELIEL. — Toujours bons.

JESUS. — Le jour du sabbat comme les autres. Car c'est par notre bonté, et par elle seule, que nous nous rapprochons de notre Père céleste et de sa perfection. D'ailleurs sans la bonté, sans la fraternité, que deviendraient les hommes! Ils finiraient

(1) Tobie IV, 8.

(2) Tobie IV. 16 — Mathieu VII. 12.

par se déchirer, s'exterminer les uns les autres. (Un temps.)

LE SCRIBE, pour tenter Jésus. — Mais, puisque vous savez si bien les choses, dites-nous quel est dans la Loi, le commandement suprême?

JESUS. — Tu aimeras Dieu, ton Seigneur, de tout ton cœur, de toute ton âme et de toutes tes forces. ( 1 ) C'est le premier et le plus grand commandement.

LE SCRIBE. — Mais alors — !

JESUS. — Et voici le second qui lui est semblable. Tu aimeras ton prochain comme toi-même. Toute la Loi et les prophètes sont compris dans ces deux commandements. (2) L'un n'exclut pas l'autre. Et si nous aimons Dieu en observant le sabbat, le Seigneur veut aussi que, même ce jourlà, nous aimions notre prochain, par exemple en le sauvant quand il est en péril. Si nous ne le sauvions pas, nous n'aimerions ni notre prochain, ni notre Seigneur, car nous ne montrerions pas la bonté, cette étincelle de l'amour divin allumée dans le cœur de l'homme, et nous transgresserions les deux commandements suprêmes de la Loi.

SES AMIS ET PARTISANS. — Jésus a rai-

(1) 5 Moïse VI, 5.

(2) Mathieu XXII, 34-40 — Marc XII, 28-31 — Luc X, 25-28.

son! Il a raison! Le Seigneur l'inspire! Dieu est avec lui!

LE SCRIBE, aux Pharisiens en se retirant avec eux. — Il est fort, ce jeune homme. Si l'Eternel le laisse vivre, il nous suscitera maints embarras.

LE PREMIER PHARISIEN. — Mais veut-il devenir prophète, un faux prophète.^

LE DEUXIEME PHARISIEN. — Et renverser, supprimer la Loi.-*

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