‹ Théatre (volume 2)Chapitre 87 sur 166 · SCÈNE IX LA COMTESSE, LE MARQUIS · texte numérisé non relu

SCÈNE IX LA COMTESSE, LE MARQUIS

LA COMTESSE

Eh I d'où vient donc la cérémonie que vous faites, marquis? Vous n'y songez pas.

LE MARQUIS

Madame, vous^ avez bien de la bonté : c'est que j'ai bien des choses à vous dire.

LA COMTESSE

Effectivement, vous me paraissez rêveur, inquiet. «

LE MARQUIS

Oui, j'ai l'esprit en neine : j'ai besoin de conseils, j'ai besoin de grâces; et le tout de votre part.

LA COMTESSE

Tant mieux! Vous avez encore moins besoin de tout cela, que je n'ai d'envie de vous être bonne à quelque chose.

LE MARQUIS

Ohl bonne I II ne tient qu'à vous de m'étre excellente, si vous voulez.

LA COMTESSE

Gomment, si je le veux? Manquez-vous de confiance? Ahl je vous prie^ ne me ménagez point : vous pouvez tout sur moi, marquis, je suis bien aise de vous le dire.

m THÉATRS DE MABIVAUX

LE MARQUIS

Celte assurance m'eat bien agréable, et je serais tenté d'en abuser.

LA COUTBSSB.

J'ai grande peur que vous na résistiez à la tentation. Vous ne comptez pas assez sur vos amis; car vou& êtes trop réservé avec eux,

LE MARQ17I3

Oui, j'ai beaucoup de timidité.

LA GOlfTBSSB.

Beaucoup; oela est vrai.

LE MARQUIS

Vous savez dans quelle situation je suis avec Hortense : que Je dois l'épouser^ ou lui donner deux cent mille francs.

LA COMTESSE

Oui; et je me suis aperçue que vous n'aviez pas grand goût pour elle.

LE MARQUIS

Ohl on ne peut pas moins. Je ne l'aime point du tout.

LA COMTESSE

Je n'en suis pas surprise. Son caractère est si différent du vôtre ! Elle a quelque chose de trop arrangé pour vous.

LE MARQUIS

Vous y êtes. Elle songe trop à ses grâces. Il faudrait toujours Tentretenir de compliments; et moi, ce n'est pas là mon fort. La coquetterie me gêne; elle me rend muet.

LA GOMTBSSa.

Ah ! ah I je conviens qu'elle en a un peu ; mais presque toutes les femmes sont 4e même. Vous ne trouverez que cela partout, marquis.

LE MARQiUIS.

Hors chez vous... Quelle différence, par exemple! Vous plaisez sans y songer; ce n'est pas votre faute. Vous ne savez pas seulemeat que vous êtes aimable; mais d'autres ie savent pour vous.

LA COMTESSE

Moi, marquis! je pense qu'à cet égard-là les autres songeât aussi peu à moi que j'y songe moi-même.

LE MARQUIJ.

Oh I j'en connais qui ne vous disent pas tout ce qiu'Us songenL

LA COMTESSE

Ehl qui I sont-ils, marquis? Quelques amis comme vous, sans doule.

LE MARQUIS

Bon! des ainis ! Voilà bien de quoi : vous n'en aurez encore de longtemps.

LA COMTESSE

le VOUS suis obligée du pelit compliment que vous me faites en passant.

LE MARQUIS

Point du tout. Je le dis exprès.

LA COMTESSE, riant.

Comment ! vous qui ne vouiez pas que j'aie encore des amis, est-ce que vous n'êtes pas le mien ? •

LE MARQUIS

Vous m'excuserez, mais, quand je serais autre chose, il n* aurait rien de surprenant.

LA COMTESSE

Eh bien , je ne laisserais pas que d'en être surprise.

LE MARQUIS

Et encore plus Tâchée.

LA COMTESSE

En vérité, surprise. Je veux pourtant croire que je suis aimable, puisque vous le dites.

LE MARQUIS

0ht charmante... Et je serais bien heureux si Hortense vous ressemblait; je l'épouserais d'un grand cœur, et j'ai, bien de la peine à m'y résoudre.

LA COMTESSE

Je le crois; et ce serait encore pis, si vous aviez de Tinclination pour une autre.

LE MARQUIS

Eh bien, c'est que justement le pis s'y trouve.

LÀ COMTESSE, par exclamationt

Oui t vous aimez ailleurs?

LE MARQUIS

Do toute mon âme.

LA COMTESSE, en EOitrlant.

■ Je m'en suis doutée, marquis. ^ '

LE MARQUIS

Et vous êtes- vous doutée de la personne? ,.. :

LA COMTF.SSE

Non ; mais vous me I» direz.

LE MARQUIS

Vous me feriez grand plaisir de la deviner,

LA COMTESSE

Et pourquoi m'en donneriez -vous la peine, puisque vous voilà?

LE MARQUIS

C'est que vous ue connaissez qu'elle; c'est la plus aimable femme, la plus franche. Vous parlez de gens sans façons; il n'y a personne comme elle; plus je la vois, plus je l'admire.

LA COMTESSE

Épousez-la, marquis, épousez-la, et laissez là Hortense : il n y a point à hésiter; vous n'avez point d'autre parti à prendre. .

LE MARQUIS

Oui; mais je songe à une chose: n'y aurait-il pas moyen de me sauver les deux cent mille francs? Je vous parle à cœur ouvert.

Regardez-moi dans cette occasion-ci comme un autre vou» même.

LE MARQUIS

Ah ! que c'est bien dit^ un autre moi-même 1

LA COMTESSE

Ce qui me plaît en vous, c'est votre franchise, qui est une qualité admirable. Revenons. Gomment vous sauver ces deux cent mille francs?

LE MARQUIS

C'est que Hortense aime le chevalier. Mais, à propos, c'est voire parent.

LA COMTESSE

Qh ! parent de loin.

LE MARQUIS

Or, de cet amour qu'elle a pour lui, je conclus qu'elle ne se soucie pas de moi. Je n'ai donc qu'à faire semblant de vouloir l'épouser : elle me refusera, et je ne lui devrai plus rien; son refus me servira de quittance.

LA COMTESSE

Oui-da, vous pouvez la tenter. Ce n'est pas qu'il n'y ait du risque ; elle a du discernement, marquis, vous supposez qu'elle vous refusera ; je n'en sais rien : vous n'êtes pas un homme à dédaigner.

LE 1UBQUI8.

Est-il vrai?

LA COMTESSB.

C'est mon sentiment.

LE MARQUIS

Yous me flattez, vous encouragez ma franchise.

LA COMTESSE

Vous encouragez ma franchise! Ehl mais en éte&%vous encore là? Mettez- vous donc dans l'esprit que je ne de* mande qu'à vous obliger. Entendez-vous? Et que cela soit dit pour toujours.

LE MARQUIS

Vous me ra^ssez d'espérance. ^ '

LA COMTESSE

Allons par ordre. Si Horlense allait vous prendre au mot?

LE MAflQUIS.

J'espère que non. En tout cas, je lui payerais la somme, pourvu qu'auparavant la personne qui a pris mon cœur ait fa bonté de me dire qu'elle veut bien de moi.

LA COMTESSE

Hélas! elle serait donc bien difficile? Mais, marquis^ esi-ce qu'elle ne sait pas que vous Taimez?

LE MARQUIS

Non, vraiment; je n'ai pas osé le lui dire*

LA COMTESSE

Et le tout par timidité? Oh ! en vérité, c'est la pousser trop loin ; et, tout amie des bienséances que je suis, je ne vous approuve pas : ce n'est pas se rendre justice.

Elle est si sensée, que j'ai peur d'elle. Yous me conseillez donc de lui ea parler?

LA COMTESSE. V

Et cela devrait être fait. Peut-être vous attend-elle. Yous*^ dites qu'elle est sensée : que craignez-vous? Il est louable de penser modestement sur soi; mais, avec de la modestie, on parle, on se propose. Parlez, marquis, parlez; tout ira bien.

LE MARQUIS

Hélas t si vous saviez qui c'est, vous ne m'exhorteriez pas tant. Que vous êtes heureuse de n'aimer rien, et de mépriser l'amour 1

J46 THÉÂTRE I>E HARIVAUX.

hk OOHTESSE.

Moi, mépriser ce qu'il y a au monde de plus natwrôli cela ne serait pas raisonnal^le. Ce n'est pas Tamour, ce sont les amants, tels qu'ils sont la plupart, que je méprise, et non pas le sentiment qui fait qu'on aime, qui a'a rien eâ soi que de fort honnête et de fort jBJirolontaire : c'est le plus doux sentiment de la vie;. comment le haïrais-je? Non, certes; et il y a tel homme à ^ui je pardonnerais da m'aimer, tfA me l'avouait avec cette sijiiiUicité ^ caractère^ tenez, que je < louais tout a l'heure en vous.

En efSet, quand on 4e dit nuiyementoomme on le sent.«.

LA COMTESSE

Il n'y a point de m^l^^oes. ùo a toujours bonne grâce; voilà ce que je pense. Je ne suis pas une me sauvage.

,hE MARQUIS.

€9 serait bien (jUx^image. Vous avez la plus belle santé.

LA COMTESSE, à part.

Il est bien ({uestion de.ma santé! (EUat.) C'est l'air de la

L'air de la ville vous fait de isême : Tœil le plus vif^ le Usnt le plus frais.«.

^à. aoHTBasB«

Je me porte assez biêa. liais aavez-vous bien que vous cme dites des dcmoeuta sans y j^ser?

Pourquoi, sans 7 penser? Moi, j'y pensée

LA COMTESSE

Gardez-les pour la personne que vous aimez.

. . [ce MuntfEris* £h I si c'était vous, il n'y aurait que Mr» ÛB lds>gardliri

■ ' LA OSMftBëlSE.

Xlommenti si c'était moi? Est-ce de moi qu'il s'agit? Estce une déclaration d'amour que vous me faites?

LE MARQUIS

Oh 1 point du tout. Quand ce serait vous, il n'est pas nécessaire de se fâcher. Ne dirait-on pas que tout est perdit ? Calmez-vous. Prenez que je n'ai rien dit.

LA COMTESSE

La belle chute! vous êtes bien singulier.

LEIURQUIS. «

. iEt ¥OUB, d6 bien mauvaise humeur. Ah I tout à rheure, à votre avis, on avait si bonne gvkce à dire naïvement gil'on aïme. Voyez comme cela réussit. Me voilà bien avance! .

Ne le voilà-t-il pas bien reculé? A qui en avez-vows^ Je vous demande à qui vous ^parlez.

LE MARQUIS

A personne, madame, à personne. Je ne dirai plus mot. Èies-vous contente? Si vous vous mettez en colère contre tous ceux qui më ressemblent, vous en querellerez 'bien d'autres.

LA COMTESSE, à part.

Quel original! (Haut.) £h1 qui est-ce qui vous querelle?

LE MARQUIS

Ahl la manière dont vous me refusez n'est pas douce.

LA COMTESSE

Allez, VOUA rêvez.

LE MARQUIS

Courage I Avec la qualité d'original, dont vous venez de m'honorer tout b&s,.il ne man(|uait plus que celle- de fôveur. Au surplus, je ne m'en plains pas. le ne vous conviens point, qu'y faire? Il n'y a plus qu à me ttiire, et je me tairai. Adieu, comtesse; n'en soyons pas moins bons amis; et du moins ayez la bonté de m'aidera me tirer d'allfoire avec Horleflse.'(nven^:)

LA COMTESSE

6ud homme I Qelui'-ci ne m'ennuiera pas du récit de mes rigueursf. J'aime les gens simples et unis ; mais, en Vérité, celui-là Test trop.

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