Théâtre
Pierre de Chamblain de Marivaux, né en 1688, mort en 1763, a eu une vie sans événements ni incidents quoique longue. Il fut uniquement homme du monde et homime de lettres. Il se fit connaître d'abord, indirectemient du reste, par sa co-opération dans la querelle des Anciens et des Modernes.
Il était du côté des Modernes, à la suite du La Motte-Houdar et de Fontenelle. A titre de « Moderne » il donna des parodies d'Homère, de Virgile et du Télémaque de Fénelon qui ont quelquefois du piquant. Il s'annonçait comme homme d'esprit frivole et léger. Il dépassa de beaucoup le pronostic que l'on pouvait faire d'après ses premiières productions. Il s'avisa d'être auteur comique, sans être observateur, et le singulier c'est qu'il y réussit très bien. Aussi bien il ne peignit pas les moeurs des hommes, mais seulement, uniquement, les démarches de
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l'amour, choses qu'à la rigueur on peut connaître par son propre cœur. Il fut le peintre de l'amour fin, galant et spirituel. Peut-être s'avisa-t-il qu'après Molière c'est ce qui restait à faire, Molière s'étant attaché à peindre les grands vices et les grands travers humains et n'ayant traité de l'amour que d'une façon très sommaire. Aussi est-ce beaucoup plus à Racine qu'à Molière qu'il faut rattacher Marivaux. Marivaux est l'élève de Racine. Il est psychologue plutôt que moraliste, comme Racine, et, comme Racine, il est surtout le psychologue des passions de l'amour. Seulement Racine étudie l'amour dans toute son intensité et pour ainsi dire à son apogée et presque toujours excité et fouetté par la jalousie. Marivaux aime à le peindre dans ses commencements, dans ses premières démarches hésitantes quand il s'ignore encore ou commence seulement à prendre conscience de lui-même. Il est le peintre des aurores et des aubes de l'amour. Il aime à peindre les amoureux qui s'interrogent euxmêmes sur leur passion naissante et qui sont inquiets et surpris de ses premiers mouvements. Il n'y a pas de « coup de foudre » dans Marivaux et il semble bien, même, qu'il n'y croit pas. Il y a les premières émotions, les premiers frémissements intérieurs presque insensibles, de l'inclination qui naît ou plutôt qui va naître, quelque chose qui n'est pas encore l'amour, mais
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qui l'annonce et en est comme la menace ou la promesse. C'est dans ce crépuscule du cœur que se plaît Marivaux et qu'il laisse ses personnages s'attarder, tourner sur eux-mêmes, se chercher, et de telle manière qu'ils ne semblent jamais pressés de se trouver. Et aussi bien quand ils ont pris conscience d'eux-mêmes, la pièce, le plus souvent, est finie. Ce qui est pour d'autres le point de départ est pour Marivaux le point d'arrivée.
Les amants dans ce théâtre ne sont jamais séparés par un obstacle matériel et extérieur. Ils le sont par eux-mêmes, par un malentendu qui tient à leur timidité, à leur amour-propre, à leur susceptibilité, à la crainte de se déplaire l'un à l'autre, quelquefois à la jalousie et au dépit. Ils le sont, ce qui est charmant, et ce qui rappelle Corneille, par la crainte d'être indignes l'un de l'autre ou de paraître l'être. Ils le sont enfin par toutes sortes de délicatesses subtiles et l'on est toujours sur le point de leur dire : « Parlez-vous donc tout à fait à cœur ouvert et vous vous entendrez tout de suite. » Et c'est ainsi que l'on pourrait dire que le dénouement est suspendu surtout par le soin et l'émulation qu'ils mettent à le retarder. Ils finissent avec le temps par se démasquer, par se découvrir, par se connaître l'un l'autre, et du moment qu'ils se connaissent ils s'aiment pleinement, ce qui est le contraire de ce qu'on voit arriver à l'ordinaire, mais
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ce qui, étant ce qu'ils sont, est très naturel. Car ils sont charmants ; ce sont des enfants bien nés. Même quand ils sont d'âge moyen cette définition s'ajuste parfaitement à eux. Ils ont une conscience infininjent délicate et susceptible, des scrupules exquis, des pudeurs infiniment aimables, des hésitations et des craintes de comprendre et des reculs et des mouvements de retraite qui les rendent extrêmement sympathiques. L'amour chez eux est, non seulement d'un beau naturel, mais d'une parfaite éducation.
On sent bien qu'il y a dans tout cela quelque chose d'un peu factice et que la nature, même très civilisée et polie, a une autre allure. Mais on ne peut s'empêcher de savoir gré à l'auteur de nous faire croire, ne fût-ce qu'un instant, qu'il y a des gens comme cela, et le talent de l'auteur, pourvu que nous y mettions un peu du nôtre, est précisément de nous donner cette illusion pendant tout le cours de la représentation.
Non pas plus longtemps à la vérité, et voilà le faible de ce théâtre charmant. La représentation achevée il n'en reste pas dans notre esprit ou dans notre cœur une trace profonde et nous ne nous souvenons guère que de ceci : que Marivaux est un charmeur. Voilà la différence profonde entre Marivaux et Molière ou Racine. Mais c'est quelque chose que de créer des personnages qui pendant deux siècles (et
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ce n'est pas fini) se font aimer sensiblement du public toutes les fois qu'on les lui présente.
Le style de Marivaux est parfaitement conforme à sa manière de penser et de sentir. Il est fin, délicat, un peu subtil et un peu cherché. On a créé un mot pour lui : on l'appelle marivaudage. Il consiste à exprimer l'idée en jouant, pour ainsi dire, avec elle, comme on fait jouer les feux d'un diamant ; le style de Marivaux est à facettes et taillé avec un soin prodigieux pour recevoir et pour renvoyer la lurhière. Il est tout le contraire du style direct de Molière. Il ne va pas droit au but ; il tourne et il contourne ; il a des évolutions savantes et de brusques démarches ; il ressemble à une escrime fine et adroite. C'est un prestige, sans doute ; mais souvent c'est un enchantement. Le malheur c'est que Marivaux le donne un peu à tous les personnages. On a trop dit que tous les personnages de Marivaux parlent la même langue ; mais il faut convenir qu'ils ont tous fréquenté Marivaux et qu'il leur en est, incontestablement, resté quelque chose.
Somme toute, ce théâtre est plaisant, aimable, x gracieux, touchant quelquefois, délicat souvent, jusqu'à en être exquis, et, toujours, de la meilleure compagnie qui se puisse. On demandait à Fontenelle : « Vous n'avez donc jamais ri, Monsieur de Fontenelle? — Jamais ri? Il faut s'entendre. Je n'ai jamais fait: