SCÈNE XÏI .SILVIA, LE PRINCE
SILVIA
Vous venez ; vous allez encore me dire que vous m'aimez, pour me mettre davantage en peine.
LE PRINCE
Je venais voir si la dame qui vous a fait insulte s'était bien acquittée de son devoir. Quant à moi, belle Silvia, quand mon amour vous fatiguera, quand je vous déplairai moi-même, vous n'avez qu'à m'ordonner de me taire et de me retirer ; je me tairai, j'irai où vous voudrez, et je souffrirai sans me plaindre, résolu de vous obéir en tout.
SILVIA
Ne voilà-t-il pas? Ne l'ai-je pas bien dit? Comment voulez- vous que je vous renvoie? Vous vous tairez, s'il me plaît ; vous vous en irez, s'il me plaît ; vous n'oserez pas vous plaindre, vous m'obéirez en tout. C'est bien là le moyen de faire que je vous commande quelque chose !
LE PRINCE
Mais que puis-je mieux que de vous rendre maîtresse de mon sort ?
SILVIA
Qu'est-ce que cela avance? Vous rendrai- je malheureux? en aurai-je le courage? Si je vous dis : « Allez- vous-en », vous croirez que je vous hais ; si je vous dis de vous taire, vous croirez que je ne me soucie pas de vous ; et toutes ces croyanceslà ne seront pas vraies ; elles vous affligeront ; en serai-je plus à mon aise après ?
LE PRINXE.
Que voulez- vous donc que je devienne, belle Silvia ?
SILVIA
Oh ! ce que je veux ! j'attends qu'on me le dise ; j'en suis encore plus ignorante que vous. Voilà Arlequin qui m'aime ; voilà le prince qui demande mon cœur ; voilà vous qui méritez de l'avoir ; voilà des femmes qui m'injurient et que je voudrais punir ; voilà que j'aurai un affront, si je n'épouse pas le prince. Arlequin m'inquiète ; vous me donnez du souci, vous m'aimez trop ; je voudrais ne vous avoir jamais connu, et je suis bien malheureuse d'avoir tout ce tracas-là dans la tête.
LE PRINCE
Vos discours me pénètrent, Silvia. Vous êtes trop touchée de ma douleur ; ma tendresse, toute grande qu'elle est, ne vaut pas le chagrin que vous avez de ne pouvoir m' aimer.
STL\aA.
Je pourrais bien vous aimer ; cela ne serait pas difficile, si je voulais.
LE PRINCE
Souffrez donc que je m'affiige, et ne m'empêchez pas de vous regretter toujours.
SILVIA
Je vous en avertis, je ne saurais supporter de vous voir si tendre ; il me semble que vous le fassiez exprès. Y a-t-il de la raison à cela ? Pardi ! j'aurai moins de mal à vous aimer tout à fait qu'à être comme je le suis. Pour moi, je laisserai tout là ; voilà ce que vous gagnerez.