‹ ThéâtreChapitre 185 sur 405 · ACTE I — SCÈNE VII · texte numérisé non relu

ACTE I — SCÈNE VII

LA MARQUISE

Voilà comment pense un honnête homme, par exemple.

LE CHEVALIER

Voici une lettre que je ne saurais lui faire tenir, et qu'elle ne recevrait point de ma part ; vous allez incessamment à votre campagne, qui est voisine du heu où elle est ; faites-moi, je vous supplie, le plaisir de la lui donner vous-même. La hre est la seule grâce que je lui demande ; et si, à mon tour, madame, je pouvais jamais vous obliger...

LA MARQUISE, l'interrompant.

Eh ! qui est-ce qui en doute ? Dès que vous êtes capable d'une vraie tendresse, vous êtes né généreux, cela s'en va sans dire ; je sais à présent votre caractère comme le mien ; les bons cœurs se ressemblent, chevalier : mais la lettre n'est point cachetée.

LE CHEVALIER

Je ne sais ce que je fais dans le trouble où je suis : puisqu'elle ne l'est point, lisez-la, madame, vous en jugerez mieux combien je suis à plaindre ; nous causerons plus longtemps ensemble, et je sens que votre conversation me soulage.

LA MARQUISE

Tenez, sans compliment, depuis six mois je n'ai eu de moment supportable que celui-ci ; et la raison de cela, c'est qu'on aime à soupirer avec ceux qui vous entendent : lisons la lettre.

(Elle lit.)

J'avais dessein de vous revoir encore, Angélique ; mais j'ai songé que je vous désobligerais, et je m'en abstiens ; après tout, qu' aurais- je été chercher ? Je ne saurais le dire ; tout ce que je sais, c'est que

je vous ai perdue, que je voudrais vous parler pour redoubler la douleur de ma perte, pour m'en pénétrer jusqu'à mourir.

(Répétant les derniers mots, et s'interrompant.)

Pour m'en pénétrer jusqu'à mourir ! Mais cela est étonnant ; ce que vous dites là, chevalier, je l'ai pensé mot pour mot dans mon affliction ; peut-on se rencontrer jusque-là ! En vérité, vous me donnez bien de l'estime pour vous ! Achevons.

(EUe reUt.)

Mais c'est fait, et je ne vous écris que pour vous demander pardon de ce qui yn' échappa contre vous à notre dernière entrevue ; vous me quittiez pour jamais, Angélique, j'étais au désespoir ; et dans ce moment-là, je vous aimais trop pour vous rendre justice ; mes reproches vous coûtèrent des larmes, je ne voulais pas les voir, je voulais que vous fussiez coupable, et que vous crussiez l'être, et j'avoue que j'offensais la vertu même. Adieu, Angélique, ma tendresse ne finira qu'avec ma vie, et je renonce à tout engagement ; j'ai voulu que vous fussiez contente de mon cœur, afin que l'estime que vous aurez pour lui excuse la tendresse dont vous m'honorâtes. (Après avoir lu, et rendant la lettre.)

Allez, chevaher, avec cette façon-là de sentir, vous n'êtes point à plaindre. Quelle lettre ! Autrefois le marquis m'en écrivit une à peu près de même, je croyais qu'il n'y avait que lui au monde qui en fût capable ; vous étiez son ami, et je ne m'en étonne pas.

LE CHEVALIER

Vous savez combien son amitié m'était chère.

LA MARQUISE

Il ne la donnait qu'à ceux qui la méritaient.

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