SCÈNE II
FRONTIN
Ce n'est pas de l'entretien que je doute ; mais à quoi aboutira-t-il ? Angélique est une Agnès élevée dans la plus sévère contrainte, et qui, malgré son penchant pour vous, n'aura que des regrets, des larmes et de la frayeur à vous donner. Est-ce que vous avez dessein de l'enlever ?
ÉRASTE
Ce serait un parti bien extrême.
FRONTIN
Et dont l'extrémité ne vous ferait pas grand'peur, n'est-il pas vrai ? \
LISETTE
Pour nous, Frontin, nous ne nous chargeons que de faciliter l'entretien, auquel je serai présente ; mais de ce qu'on y résoudra, nous n'y trempons point, cela ne nous regarde pas.
Oh ! si fait, cela nous regarderait un peu, si cette petite conversation nocturne que nous leur ménageons dans la salle était découverte ; d'autant plus qu'une des portes de la salle aboutit au jardin, que du jardin on va à une petite porte qui rend dans la rue, et qu'à cause de la salle où nous les mettrons, nous répondrons de toutes ces petites portes-là qui sont de notre connaissance. Mais, tout coup vaille pour se mettre à son aise, il faut quelquefois risquer son honneur. Il s'agit d'ailleurs d'une jeune victime qu'on veut sacrifier, et je crois qu'il est généreux d'avoir part à sa délivrance, sans s'embarrasser de quelle façon elle s'opérera. Monsieur payera bien, cela grossira la dot, et nous ferons une action qui joindra l'utile au louable.
ÉRASTE
Ne vous inquiétez de rien ; je n'ai point envie d'enlever Angélique, et je ne veux que l'exciter à refuser l'époux qu'on lui destine. Mais la nuit s'approche ; où me retirerai- je en attendant le moment qui me permettra de voir Angélique ?
LISETTE
Comme on ne sait encore qui vous êtes, en cas qu'on vous fît quelques questions, au lieu d'être mon cousin, soyez celui de Frontin, et retirez- vous dans sa chambre, qui est à côté de cette salle et d'où Frontin pourra vous amener quand il faudra.
FRONTIN
Oui-da, monsieur ; disposez de mon appartement.
LISETTE
Allez tout à l'heure ; car il faut que je prévienne Angélique, qui assurément sera charmée de vous voir, mais qui ne sait pas que vous êtes ici, et à qui je dirai d'abord qu'il y a un domestique dans la chambre de Frontin qui demande à lui parler de votre part. Mais sortez, j'entends quelqu'un qui vient.
FRONTIN
Allons, cousin, sauvons-nous.
LISETTE
Non, restez : c'est la mère d'Angélique, elle vous verrait fuir ; il vaut mieux que vous demeuriez.