ACTE II — SCÈNE V
comme un César » ; mais si ce César était à ma place, il serait bien sot.
LÉLIO
Le hasard me fait connaître une femme qui hait l'amour ; nous lions cependant commerce d'amitié, qui doit durer pendant notre séjour ici ; je la conduis chez elle ; nous nous quittons en bonne inteUigence. Nous avons à nous revoir ; je viens la trouver indifféremment ; je ne songe non plus à l'amour qu'à m 'aller noyer ; j'ai vu sans danger les charmes de sa personne ; voilà qui est fini, ce semble. Point du tout, cela n'est pas fini ; j'ai maintenant affaire à des caprices, à des fantaisies, équipages d'esprit que toute femme apporte en naissant. M"^^ la comtesse se met à rêver, et l'idée qu'elle imagine, en se jouant, serait la ruine de mon repos, si j'étais capable d'y être sensible.
Mon cher maître, je crois qu'il faudra que je saute le bâton.
LÉLIO
Un billet m'arrête en chemin, billet diabolique, empoisonné, où l'on écrit que Ton ne veut plus me voir, que ce n'est pas la peine. M'écrire cela à moi, qui suis en pleine sécurité, qui n'ai rien fait à cette femme ! S'attend-on à cela ? Si je ne prends garde à moi, si je raisonne à l'ordinaire, qu'en arriverat-il ? Je serai étonné, déconcerté : premier degré de folle ; car je vois cela tout comme si j'y étais. Après quoi, l' amour-propre s'en mêle ; on se croit méprisé, parce qu'on s'estime un peu ; je m'aviserai d'être choqué ; me voilà fou complet. Deux jours après, c'est de l'amour qui se déclare ; d'où vient-il ? pourquoi vient-il ? D'une petite
io6 LA SURPRISE DE L'AMOUR
fantaisie magique qui prend à une femme ; et qui plus est, ce n'est pas sa faute à elle. La nature a mis du poison pour nous dans toutes ses idées. Son esprit ne peut se retourner qu'à notre dommage; sa vocation est de nous mettre en démence. Elle fait sa charge involontairement. Ah ! que je suis heureux, dans cette occasion, d'être à l'abri de tous ces périls ! Le voilà, ce billet insultant, malhonnête ; mais cette réflexion-là me met de mauvaise humeur. Les mauvais procédés m'ont toujours déplu, et le vôtre est un des plus déplaisants, madame la comtesse ; je suis bien fâché de ne l'avoir pas rendu à Colombine.
ARLEQUIN, entendant nommer sa maîtresse.
Monsieur, ne me parlez plus d'elle ; car, voyezvous, j'ai dans mon esprit qu'elle est amoureuse, et j'enrage.
Amoureuse ! Elle amoureuse ?
ARLEQUIN
Oui, je la voyais tantôt qui badinait, qui ne savait que dire ; elle tournait autour du pot ; je crois même qu'elle a tapé du pied ; tout cela est signe d'amour, tout cela mène un homme à mal.
LÉLIO
Si je m'imaginais que ce que tu dis fût vrai, nous partirions tout à l'heure pour G:>nstantinople.
ARLEQUIN
Eh ! mon maître, ce n'est pas la peine que vous fassiez ce chemin-là pour moi ; je ne mérite pas cela, et il vaut mieux que j'aime que de vous coûter tant de dépense.
LÉLIO
Plus j'y rêve, et plus je vois qu'il faut que tu sois