‹ Theatre posthume de MJ. De Chénier, précédé de considérations sur la liberté du théatre en FranceChapitre 159 sur 286 · ACTE II, SCÈNE III- a · texte numérisé non relu

ACTE II, SCÈNE III- a

Mon forfait me poursuit : sensible et criminelle , J’outrageai la nature et suis punie par elle.

Faut-il vous dévoiler tous les tourmens d’un cœur Qui se débat en vain sous le remords vainqueur?

Vous pleurez sans effroi, mais il est d’autres larmes.

Un songe, hier encore, augmenta mes allarmes.

C’était dans ces momens où la naissante nuit Remplace un jour douteux qui baisse et qui s’enfuit; Quand le premier sommeil sur la terre en silence Vient effrayer le crime et calmer l’innocence.

Il me semblait d’Io parcourir les forêts,

Lieu sombre, lieu terrible, où parmi les cyprès Agamemnon repose au fond d’un mausolée :

vois son ombre errante et d’un crêpe voilée,

Mais la couronne en tète ; et dominant encor.

Sur le tombeau royal planter un sceptre d’or ;

J’y vois Égiste... Hélas! j’ai dû le reconnaître, Toucher, saisir le sceptre, et soudain disparaître. Quand mes cris l’appelaient, 6 prodige nouveau!

A la place du sceptre un naissant arbrisseau Sortit avec effort du milieu des ruines ;

Des flots de sang humain fumaient dans ses racines: Étendant tout à coup ses rameaux atiérés,

Ce faible rejeton, grandissant par degrés,

Bientôt roi des forêts, levant sa tête altière,

D’un ombrage imposant couvrit Mycène entière ;

Et, sous ce vaste abri , le peuple de ces lieux , L’encensoir â la main, remerciait les dieux.

ÉLECTEE.

Ah ! ma mère , écoutez leur volonté suprême :

224 ELECTRE

Ce naissant arbrisseau, c’est Oreste lui-même. Accordez un appui, maintenant précieux,

A ses jeunes rameaux qui toucheront les cieux : Celui d’Oreste Un jour pourra vous être utile Contre Égiste et le crime : il sera votre asile.

clytemhestre.

Vous insultez , Electre, à mes sens interdits.

Que me proposez vous?

ÉLECTRE

De rappeler un fils ,

D’être encore une mère et d’oser le paraître ,

De ployer sous les dieux, de les fléchir peut-être. Ayez pitié d’Oreste, et ne le craignez pas :

Vous savez quel péril environne ses pas;

Hélénus le poursuit; Mycène le réclame :

Si le poids de la haine a fatigué votre ame,

Oh ! combien pour un fils errant , persécuté ,

Il est dur de haïr le sein qui l’a porté !

Mon frère n’aura pas cet horrible courage.

Moi-même, sous vos yeux subissant l’esclavage, J’étoufferai ces cris , ces transports douloureux Qu’un excès d’injustice arrache au malheureux : Vous n’entendrez de moi que le doux nom de mère Si vous aimez encor, si vous sauvez mon frère. Rendez-vous : que ce cœur amolli tout entier,

Ose avec la vertu se réconcilier;

Du Ciel et des humains obtenez votre grâce,

Et si , du sein des morts , un époux vous menace , Pour imposer silence à ses mânes sauglans,

Entre son ombre et vous rassemblez vos enfans.

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