DE LA LIBERTÉ DU THÉÂTRE
Molière, insulté en pleine église par Bourdaloue -, Molière , en insérant dans sa pièce un panégyrique de Louis XIV, sut intéresser l’orgueil de ce prince et s'assurer de son appui. Ce despote, jeune alors, aidé d’un esprit droit et d’une forte volonté, donna pour un moment , du théâtre d’un peuple asservi , un peu de cette liberté qui caractérise le théâtre des nations gouvernées par elles-mêmes. Il aida Molière à triompher de ses ennemis , et cette admirable comédie fut représentée. Elle ne l’aurait pas été , je pense , en des temps postérieurs au règne de Louis XIV ; elle éprouverait de grandes difficultés dans ce moment-ci. Louis XIV, lui-même, n’aurait pas toujours été si favorable à Molière. Lorsque , dans ses dernières années , affaibli par l’âge et par les chagrins, lassé d’une puissance arbitraire exercée pendant plus d'un demi-siècle, il traînait les restes de sa vie entre son confesseur jésuite et sa maîtresse janséniste , il n’est pas probable qu’il eût pris plaisir à voir tourner en ridicule les charlatans de dévotion ; et leurs cris auraient infailliblement étouffé , près du vieux monarque , les réclamations du philosophe.
IX. Ainsi , tout variait en France sc^is le despotisme aristocratique dont nous voulons secouer le joug; ainsi, la loi d’hier n’était plus celle d’aujouad’hui , et celle d’aujourd’hui se voyait le len-
* ’• EN FRANCE. . ’ xm demain remplacée par une autre; ainsi, le moindre ami du prince, un valet de chambre, une courtisane en faveur, la maîtresse d’un ministre ou d’un premier commis, persécutaient insolemment la philosophie , ou la protégeaient plus insolemment. On a vu Voltaire, luttant à chaque nouveau chefd’œuvre contre la foule des envieux et des fanatiques , forcé de ménager des courtisans qu’il méprisait, déplorant la pusillanimité de ses concitoyens, disant la vérité par vocation , par besoin , par enthousiasme pour elle , se rétractant , se reniant lui-même , pour échapper à la persécution ; admiré sans doute, mais dénigré, mais haï, mais enfermé deux fois dans les cachots de la Bastille, exilé, contraint de vivre éloigné de sa patrie , osant à peine venir expirer dans cette ville qui se glorifie de l’avoir vu naître , jouissant des honneurs d’un triomphe, et trouvant à peine un tombeau; avant ce dernier opprobre, poursuivi pendant trente années, jusqu’au pied du mont Jura, par des mandemens et des réquisitoires, flattant sans cesse et les flatteurs et les maîtresses du feu roi , et laissant à la postérité, avec un exemple de force, un exemple de faiblesse qui déposera moins contre lui que contre son siècle, indigne encore, à bien des égards, d’être éclairé par un si grand homme.