X. .Et que n’eût-il pas fait dans des circonstances
XIV DE LA LIBERTÉ DU THÉÂTRE plus heureuses? Quel essor n’eût pas pris son génie? Quelle importance n’eût point acquise la tragédie dans notre siècje , si des obstacles puérils n’eussent point arrêté la marche de Voltaire? 11 a parfaitement connu la majesté de ce beau genre dé poésie. Dans Mérope et dans Oreste il a transporté sur notre scène l’austère simplicité de la scène grecque. Dans Mahomet et dans Alzire il a su déployer,. • avec une énergie jusques-là inconnue aux Français, cet amour de l’humanité, cette haine du fanatisme, cette passion pour la tolérance qui font aimer ses. beaux ouvrages autant qu’on les admire. Combien il aurait donné de plus grandes leçons , s’il n’eût pas été forcé d’affaiblir ou de voiler ses intentions en présentant? sur la scène des mœurs étrangères et des fait? inventés ! Quelle carrière immense ce redoutable ennemi de la superstilionaurait vu s’ouvrir devant ses pas, en jetant les yeux sur l’histoire moderne ! Là, tous les grands préjugés s’offrent à combattre. De quels traits de feu n’eût-il p&s su peindre les usurpations et les fureurs du sacerdoce , l’établissement de l’inquisition , les forfaits d’un Alexandre VI, les guerres longues et sanglantes que le fanatisme allumait tour à tour dans tous les coins de l’Europe, les millions d'hommes égorgés pour des querelles théologiques; cl, malgré tant d’atrocités, les peuples courbant toujours la tète sous un
EN FRANCE, joug imbécille et cruel que leur sang avait tant de fois rougi !
XI. Il n’aurait point sans doute (je suppose toujours des temps plus heureux ) , il n’aur^it point dégradé la tragédie nationale en la consacrant, comme a fait un homme médiocre , à des aventures sans importance , à des fanfaronades militaires , à des flatteries serviles , flétrissantes pour l’auteur qui ose les risquer et pour l’auditoire qui t peut les souffrir. Voltaire, poète, historien et philosophe, était vraiment digne de créer parmi nous une scène nationale. On peut lui reprocher d’avoir médiocrement aimé la liberté ; on peut lui reprocher même d’avoir souvent déifié les tyrans et la tyrannie. Mais les grands hommes sont ceux qui ont moins de préjugés que le vulgaire. En faisant marcher l’esprit de son siècle , Voltaire dépendait lui-même de cet esprit , ou peut-être il a cru qu’il devait subir un joug pour qu’on lui permit d’en briser un autre. S’il avait vu autour de lui se former une puissance publique , il aurait écrit avec plus de hardiesse et de profondeur sur les matières politiques. Dans les circonstances où nous sommes, l’autorité arbitraire n’aurait point eu d’adversaire plus intrépide. Il aurait compris que la tyrannie est mille fois plus dangereuse que le fanatisme. Le fanatisme, sans la tyrannie, ne saurait avoir aucune
XVI DE LA LIBERTÉ DU THÉÂTRE puissance. Avec de l’argent et des soldats la tyrannie est toujours toute puissante.
XII. Echauffe , dès mon enfance , par les écrits des grands hommes , pénétré des vérités sublimes qu’ils ont exprimées avec tant d’énergie , passionné pour l’indépendance et révolté contre toute espèce de tyrannie ; mais , par une suite de ce caractère , me sentant très-incapable de parvenir à la faveur sous un gouvernement arbitraire , je m’étais livré de bonne heure à la philosophie et aux belles-lettres. J’avais compris que , dans un état où l’intrigue dispose de toutes Jes places, un bon livre, c’est-à-dire un livre utile , devient la seule action publique permise à un citoyen qui ne veut point descendre à des démarches humiliantes. Entraîné vers la tragédie , non-seulement par un penchant irrésistible , mais par un choix médité, par une persuasion intime que nulle espèce d’ouvrage ne peut avoir autant d’influence sur l’esprit public , j’avais conçu le projet d’introduire sur la scène française les époques célèbres de l’histoire moderne, et particulièrement de l’histoire nationale ; d'attacher à des passions , à des événemens tragiques un grand intérêt politique, un grand but moral. La tragédie est plus philosophique et plus instructive que l’histoire , écrivait jadis Aristote. J’avais cru qu’on- pouvait rendre notre théâtre plus sévère encore que celui d’Athènes;
xvir.
EN FRANCE, j’avais dru qu’on pouvait chasser de la tragédie ce fatras d’idées mythologiques et de fables monstrueuses toujours respectées dans les anciens poètes ; j’avais cru enfin qu’en joignant à la gravité , à la profondeur des mœurs de Tacite l’éloquence harmonieuse, noble et pathétique des vers de Sophocle, un talent supérieur au mien pourrait faire dire un jour à tous les gen$ raisonnables ce qu’Aristote écrivait il y a près de trois mille ans.
XIII. J’ai du moins saisi la seule gloire où il m’était permis d’aspirer , celle d’ouvrir la route et de composer le premier une tragédie vraiment nationale. Je dis le premier , car tout le monde doit sentir que des romans en dialogues sur des faits très - peu importans , ou traités avec l’esprit de la servitude, ne sauraient s’appeler des tragédies nationales ; et les personnes un peu lettrées n’ignorent pas qu’on avait fait , il y a plus d'un siècle , des tentatives en ce genre. J’ai choisi , pour mon coup d’essai , le sujet , j’ose le dire , le plus tragique de l’histoire moderne, la Saint-Barthélemi. Nul autre ne pouvait offrir peut-être une aussi forte peinture de la tyrannie jointe au fanatisme. J’ai tâché de représenter fidèlement le caractère irrésolu , timide et cruel du roi Charles IX , la politique sombre et perfide de Catherine de Médicis, l’orgueil et l’ambition du duc de Guise, ce même orgueil, cette
xviii DE LA LIBERTÉ DU THÉÂTRE même ambition masquée, dans le cardinal de Lorraine , d’un zèle hypocrite pour la religion catholique. J’ai opposé à cette cour de conspirateurs la fière et intrépide loyauté de l’amiral de Coligni , H noble candeur de son élève, le jeune roi de Navarre , depuis notre bon roi Henri IV, et le grand sens du chancelier de l’Hôpital , ce ministre ami des lois et de la tolérance. Que le public me permette de l’entretenir un moment, non pas précisément de cet ouvrage qui n’a pas encore été soumis à son jugement , mais des difficultés qu’il a fait naître à plusieurs lectures , et des prétendus inconvéniens que quelques! gens ont trouvés à sa représentation. Mes lecteurs voudront bien remarquer qu’en répondant aux objections faites contre cette tragédie , j’aurai répondu à toutes celles qu’on pourrait faire contte les tragédies politiques et nationales. Elles demandent à être traitées avec cette liberté austère et impartiale, avec cette haine des abus, avec ce mépris des préjugés qui distingue un poète et un historien philosophe. S’il se trouve, et certainement il s’en trouvera parmi ceux qui jetteront un coupjl’œil sur cet écrit, s’il se trouve des personnes bien convaincues que ce genre d’ouvrages ne serait pas moins utile qu’il serait intéressant pour la nation; s’il se trouve, et certainement il s’en trouvera, des personnes étonnées de la puérilité des objections que je m’apprête à réfuter, je les prie d’observer que