Scène VI CATHERINE, LE LIÈVRE, LE CORBEAU
CATHERINE, à part, au Lièvre.
Oh! comme il est noir!
LE LIÈVRE, de même, à Catherine.
Je vous l’avais dit : c’est un grave et digne vieil-
lard.
LE CORBEAU, s’approchant.
Comment s'appelle la fiancée?
CATHERINE, se levant (1).
Catherinette, monsieur.
LE CORBEAU
Profession ?
(Catherine, ne comprenant pas, regarde le Lièvre avec anxiété ; puis elle se tourne de nouveau vers le Corbeau.)
CATHERINE Je ne sais pas, monsieur.
LE LIÈVRE, au Corbeau. "Nu Mettez : écolière. Mais, au fait, vous n'’écrivez pas? | LE CORBEAU
Non : nous autres oiseaux, nous logeons tout dans notre mémoire, et nous n’aimons pas à écrire.
LE LIÈVRE Pourquoi ? :
LE CORBEAU Nous avons trop de plumes : nous ne savons jamais laquelle il faudrait choisir.
(1) De gauche à droite : Le Lièvre, Catherine, le Corbeau ; Catherine un peu plus en arrière que les deux autres.
134 TILÉATRE POUR LES ÉCOLES LE LIÈVRE, toujours pincè-sans-rire.
Très judicieux.
LE CORBEAU Vous êtes le futur?
LE LIÈVRE
Oui, monsieur le notaire; et je m'appelle Séraphin, lièvre de mon état.
LE CORBEAU
Quel est votre apport? En d’autres termes, quels sont les biens et avantages que vous apportez à la. future?
Tous les ans, à pareille époque, je m'engage à pondre pour elle douze œufs magnifiques, de nuances variées; quand il lui plaira, je l’emmènerai faire un petit tour au bois; je lui montrerai les premières noisetles bonnes à cueillir, des buissons de müres trop bien cachés pour que les gamins puissent les découvrir, les savoureuses prunelles déjà confites par la gelée; je la ferai assister aux gracieux ébats des petits levrauts sur la fougère et à la voltige des écureuils bondissant d'un sapin à l’autre. |
LE CORBEAU, avec satisfaction.
Voilà une jeune épousée qui ne sera pas malheureusel (A Catherine :) Et vous, mon enfant, quel est votre apport? Votre dot, veux-je dire? Ou, si vous
préférez, quels cadeaux ferez-vous à votre cher mari?
CATHERINE, après être restée interdite un moment, J'ai cinq sous dans ma tirelire.
LE CORBEAU
C'est quelque chose; mais votre époux ne tient pas à l’argent. En revanche, vous pourrez l’avertir de tous les dangers qui le menaceront : quand il man-
gera un chou, par exemple, vous ferez le guet, et vous sifflerez un petit air si votre papa ou votre maman se dirige vers le chou.
LE LIÈVRE re
Il y a toujours dans la cuisine de confortables légumes, des herbes délicates, dont il me serait agréable d’avoir ma part.
LE CORBEAU
Vous apporterez aussi à monsieur Séraphin, le plus : souvent possible, de menus morceaux de viande : cela lui permettra de régler quelques petites dettes. Vous ne répondez rien ? >
CATHERINE, bouleversée.
Comment voulez-vous que je prenne tout ça dans la cuisine? D'abord, ce serait tromper papa et maman.
LE CORBEAU, sur un ton plaisant.
Il ne s’agit pas de voler un jambon! mais de chiper adroitement quelques petits morceaux de lard, un gras de côtelette, par ci par là, ou un os de poulet avec un peu de chair autour.
CATHERINE
Oh! non, voyez-vous, je ne saurais pas faire ça, même si je le voulais.
LE LIÈVRE
Et cependant, ma chère petite femme, votre maman ne vous aime plus!
LE CORBEAU
Et votre devoir nouveau est de subvenir aux légi-
times besoins de.
(Aussitôt après le mot « légitime » on entend appeler.)
LA VOIX DE LA MAMAN Catherine!
Maman m'appelle!
| LE LIÈVRE, retenant Catherine.
N'y allez pas!
LE CORBEAU, de même.
Elle vous battrait!
LE LIÈVRE Elle vous enfermerait à la cave!
CATHERINE, faisant un effort pour se dégager. Maman m'appelle : il faut que j'y aille.
LA VOIX Catherinette!
CATHERINE, éperdue de joie.
Oh! quel bonheur! Elle n’est plus fâchéel LE CORBEAU Je vous dis qu’elle vous assommeral CATHERINE, se dégageant.
Lâchez-moi donc, vilains que vous êtes!(Elle court vers le fond à droite en criant :) Maman! Maman! Maman!
(Tandis qu'elle disparaît, le Lièvre et le Corbeau se regardent, consternés.)