Scène VI LES MÊMES, plus MARTHE
MARTHE À mon tour, moi, je vous implore.
MADELEINE, s'approchant d'elle.
Tu nous reviens? Ah! quel bonheur!
JEANNE Ta fuite nous faisait gros cœur.
MARTHE
Ce fut un moment de. folie.
Que votre indulgence l’oublie!
(Madeleine lui pose affectueusement la main sur l'épaule, geste qui sera maintenu jusqu'au moment où Marthe s’adressera à Michel.)
MADELEINE, posant sa main sur l'épaule de Marthe. Ton crime ne fut pas bien noir.
MARTHE - Je tenais tant à vous avoir!
| MADELEINE ; Pourquoi? | MARTHE C'est mon jour de naissance.
MADELEINE
Alors avec reconnaissance Nous irons chez toi le fêter.
MARTHE
Merci. Vous verrez quel goûter Nous prépare petite mère!
(A Michel :) Je t'invite aussi.
MICHEL, se frottant les mains.
Bonne affaire!
J’apprécie, étant fort gourmand, L'art avec lequel ta maman Fait des confitures d’oranges Qu'on prendrait pour des tee d’ anges.
En aurons-nous?
MARTHE A volonté.
MICHEL
A-t-elle poussé la bonté Jusqu'à faire une tarte aux fraises?
MARTHE Deux!
MICHEL
Bravo! Nous sommes bien aises Que tu sois née au mois de mai Par quelque matin embaumé.
(Pendant les deux vers suivants, Jeanne et Madele reculent un peu, afin que Paul puisse être b
ine ien
visible à Marthe. Michel dit ces deux vers les yeux
fermés, avec une expression de béatitude.) Des visions de bonnes choses Emplissent mes paupières closes.
PAUL
Il ne faut pas avoir les yeux Plus gros que le ventre.
(Dès les premiers mots de Paul, Marthe fait un petit soubresaut et regarde dans la direction d’où vient la voix.)
MICHEL, à Paul, en s’inclinant.
Monsieur, On tàächera.
MARTHE, à Michel, à demi-voix.
Quel est cet homme?
Il m'a fait peur.
MICHEL, à Marthe.
Plus vieux que Rome Est cet honnête compagnon.
JEANNE, à Marthe.
Et Monsieur Proverbe est son nom.
MADELEINE, de même.
Sois sans crainte : c'est un vrai sage.
Il aime bien’ que l’on partage, Comme toi, de bonne amitié.
PAUL
Le tout ne vaut pas la moïtié.
MICHEL, à Paul.
La moitié? Dites, je vous prie, Vieillard à la barbe fleurie, Que le tout ne vaut pas Île quart.
(Montraänt de la main droite le groupe PNE par les trois fillettes et lui-même :) |
Chacun des quatre veut sa part.
PAUL, toujours avec la voix de Monsieur Proverbe (x).
Si Marthe y consent, je dis même :
« Le tout ne vaut pas le cinquième. »
Car j'aime bien la tarte aussi!
MARTHE, étonnée, mais aimable.
Vous êtes invité.
(x) Et toujours sans regarder son interlocuteur.
PAUL, inclinant la tête sans la regarder.
Merci.
MICHEL, montrant la barbe de Paul.
Ce sera mettre à dure épreuve Cette belle barbe de fleuvel
PAUL, sans le regarder.
Comment cela ?
MICHEL Malgré vos soins, Vous devez y loger au moins
Le tiers de votre nourriture.
(Au public :)
Je tremble pour la confiturel.
PAUL, avec sa voix naturelle, et gaîment.
Je vais‘te rassurer, mon vieux!
(Aussitôt, et tandis que Jeanne, Marthe et Michel regardent curieusement, Paul ôte vivement ses lunettes et commence à se défaire de sa barbe. Madeleine, passant derrière Jeanne, s’empresse de l'y aider, en restant derrière lui ou à son côté. L’exclamation suivante de Marthe doit partir dès que, la barbe Ôôtée, Paul apparaît reconnaissable.)
MARTHE, les yeux fixés sur Paul C'est Paul!
JEANNE, de même.
Je n’en crois pas mes yeux.
(Paul se lève et regarde ses amis en souriant. De gauche à droite : Paul, Madeleine, Jeanne, Marthe, Michel.)
MICHEL, au public.
Moi, je flairais bien quelque chose, (I se retourne vers Paul.)
MARTHE, à Jeanne.
Une longue barbe en impose, / À JEANNE, à Marthe.
Il a bien déguisé sa voix,
| MICHEL, à Jeanne.
Oui, mais ses yeux riaient parfois A travers ses lunettes.
(Tous regardent Paul.) MADELEINE Frère, Nous t'adressons une prière.
PAUL Laquelle?
MADELEINE
= Avant d'aller goûter, Nous voulons encore écouter La Sagesse qui par ta bouche Nous instruit, nous charme et nous touche, Finis par un petit discours!
MICHEL, au public.
Les plus aimés sont les plus courts.
(Paul porte la main à son front, comme pour réfléchir profondément; puis, comme si une inspiration subite lui était venue, il se met à parler, sans emphase, mais avec une certaine ampleur et des gestes larges. Les deux premiers vers sont adressés au public, les deux autres à ses amis.)
PAUL
La Saint-Jean a trente-six herbes:
La Sagesse du peuple a de nombreux dictons.
Amis, toutes les fois qu'elle parle, écoutons! Mais choisissons bien nos proverbes.
(Accentué avec force, et au public jusqu'à la fin:) Nécessité n'a pas de loi!
Fit l’autre en se ruant sur nous par la Belgique. La France lui jeta ce dicton énergique :
Charbonnier est maître chez soil (Les quatre auditeurs applaudissent.)
MICHEL, au public.
Certe, une éloquence pareille
Vous creuse l’estomac en un clin d'œil. Aussi, Comme proverbe, moi, je retiens celui-ci :
Ventre affamé n'a pas d'oreille.
MADELEINE, à Paul.
Conclusion : ne dis plus rien.
PAUL, aux autres personnages.
Je me tais : la parole est à la gourmandise!
Allons, (Montrant le public de sa main droite :) et que l’aimable assistance nous dise.
(Il s’interrompt; sa voix et son geste demeurent suspendus. Court moment de silence, tandis que tous le regardent.)
£ MARTHE Quoi?
PAUL, au public.
Tout est bien qui finit bien.
(H s'incline devant le public en disant les deux derniers mots; tous saluent en même temps que lui. Rideau.)
Aux Écoles du XX° arrondissement de Paris.
AVERTISSEMENT
Voici la plus importante — tout est relatif — de nos piécettes et, par suite, celle qu’il faudrait le moins songer à représenter, si l’on n'avait pas les interprètes qu'il faudrait pour cela.
Ici, ce n’est point en passant — comme dans Monsieur Proverbe — que nous touchons à la grande guerre; elle est Le sujet même de la pièce, et l’heureuse nouvelle de sa terminaison ne doit pas nous empêcher — bien au contraire — de sentir toutes les angoisses dont elle a été la cause, particulièrement dans le cœur des pères et des mères, représentés par un bûücheron et une bücheronne, Philémon et Baucis de nos montagnes.
Cependant, les jugements ambitieux, les vastes considérations sur la guerre et la paix, n’ont rien à faire dans notre pièce. Tout ce qui est à désirer, c’est que deux de ses interprètes, Martin et Martine, sachent montrer avec naturel, avec émotion, le retentissement des souffrances de la guerre dans leurs vieux cœurs pleins de tendresse, et que deux autres, Verduron et Verduronnette, dans leurs rôles d’esprits follets, fassent bien sentir que les plus jeunes cœurs, les plus simples esprits et, si l’on veut, tous les êtres et toutes les choses, sortis de la même nature que nous, peuvent s'associer, par une pitié plus ou moins consciente, à toute la douleur humaine et l’adoucir par la grâce, par la gentillesse, par une innocente gaîté.
La Bonne Nouvelle, dont la représentation doit durer une petite demi-heure, — le dialogue étant pris dans un mou-
Et
vement convenable, et en tenant compte des jeux de scène et des silences, — n’a que ces quatre personnages : Marlin et Martine, qui ont l’un et l’autre dépassé la soixantaine, Verduron et Verduronnette, follets sans âge, qui ont une figure et une taille d’enfants. Pour les deux premiers: il
faudrait donc, en principe, deux adultes, — un homme et une femme, — transformés en vieillards, et, pour les deux autres, deux enfants, — un garçon et une fille, — de dix
à treize ans. Mais un adolescent, une jeune fille, convenablement grimés et attifés, pourront figurer Martin et Martine; deux jeunes filles pourront aussi être chargées de ces deux rôles. D'autre part, Verduron sera, si l’on veut, une fillette travestie en garçon, et les rôles des deux follets ne
perdraient rien à être tenus par deux jeunes filles, — deux toutes jeunes filles, — pourvu qu'elles fussent de très petite taille.
Je me permets de renvoyer le lecteur aux Indications pratiques placées à la suite de la pièce, pour plus de détails sur les personnages, sur les costumes, sur le décor, les accessoires et la chanson finale, qui appelle un petit groupe choral de garçons et de fillettes, ou bien, s’il est trop difficile à réunir, de fillettes ou de garçons seulement.
Il me reste à dire pourquoi cette piécette — la dernière, probablement, que j'aurai écrite — est dédiée aux écoles au xx° arrondissement de Paris. Je ne fais que reconnaître ainsi une dette de gratitude. Depuis de longues années, j'ai toujours reçu dans les écoles de cet arrondissement le plus affectueux accueil, et j'ai eu le grand plaisir d'y trouver dans le personnel enseignant, comme chez les inspectrices et inspecteurs, de précieuses collaborations, la plus touchante et la plus efficace bonne volonté chez les élèves, enfants ou jeunes filles, et nous y avons eu — nous y avons toujours, au moment où j'écris — ces auditoires de familles populaires qui, étant groupées à l’école, dont elles ont le juste respect, sont le plus sérieux, le plus ouvert, le plus vivant et le plus cordial des publics. Innombrables sont les chants — musique classique ou mélodies populaires — que j'ai pu faire
exécuter là, soit par des chœurs mixtes d’instituteurs et d’institutrices, soit par des voix de femmes, de jeunes filles, de garçons et de fillettes. Les récitations, les saynètes, ne furent point négligées; entre autres choses, deux pièces, alors inédites, du « Théâtre du petit Chaperon rouge » — Dans le Jardin et À la cuisine — furent représentées pour la première fois dans des écoles de filles du XX® arrondissement, avec une sorte de perfection ingénue et la plus délicieuse mise en scène, à laquelle ne manquaient même pas de très jolis décors, brossés tout exprès. C’est donc m'’acquitter faiblement envers mes amis du XX° que leur dédier l’une des saynètes de ce petit ouvrage, — celle où j’ai mis le plus de mon cœur. |
Noos | Varrointn
Tu: scène est en France, le 12 novemt
On est sur le platcau d’une montagne couverte d’arbres, parmi lesquels les sapins dominent. Le lieu occupé par la scène est une clairière. À droite, par rapport au spectateur, se trouve, au deuxième plan, l’entrée de la maisonnette où habitent le bücheron et la bûcheronne.
Presque à l'extrémité droite et presque à l’extrémité gaude la scène, au premier plan, se trouvent deux buissons bien garnis de leurs feuilles, bien qu'on soit près de la minovembre: ce seront, par exemple, deux buissons de houx. Chacun de ces buissons peut cacher une personne de très petite taille, comme Verduron où Verduronnette.
Pour se cacher derrière le buisson de gauche, on passe entre la rampe et le buisson, et l’on se place à gauche du buisson, c’est-à-dire à l’extrémité gauche de la scène, à un pas de la rampe (1). En remplaçant le mot « gauche » par le mot « droite », on saura tout ce qu'il faut savoir pour se cacher derrière le buisson de droite. À ces deux places, on est parfaitement visible au spectateur, mais non pas à un personnage se trouvant en scène entre les deux buissons. =
Le rideau étant levé ou écarté, s’il y en a un, on voit apparaître, sortant de la cabane, — ou, plus simplement, venant de la droite au deuxième plan, — Verduron et Verduronnette, qui portent une table ronde, autour de laquelle quatre personnes pourraient s’asseoir. Verduronnette est devant, Verduron est derrière. Ils s'arrêtent avant que Verduronnette ait atteint F’axe qui sépare la largeur de la
(1) Je désigne par ce mot le bord de la scène, tout en sachant bien que, dans nos théâtres d'amateurs, il n’y aura généralement pas de rampe lumineuse, comme dans les théâtres réguliers.
scène en deux parties égales. La table sera donc dans la moitié droite de la scène. Elle ne doit cependant pas être masquée par le buisson de droite.
Toutes les entrées et sorties se feront, soit par la droite au deuxième plan, où est censée être la porte du logis, plus ou moins masquée par le buisson de droite, soit par le, fond à gauche, d’où est censé partir le sentier qui descend vers la vallée, soit par le fond à droite, où le plateau est censé se prolonger.