Scène première VERDURON, VERDURONNETTE
VERDURON, au public, quand la table est en place (1). - Manger dehors en plein novembrel VERDURONNETTE, à Verduron.
On est mieux que dans une chambre.
VERDURON, à Verduronnette.
Mais que diront les deux époux Que c’est plus gai. (Au public :) L'air est si doux!
VERDURON Soit. Prenons le pain dans la huche.
VERDURONNETTE À nous deux inclinant la cruche, Emplissons d’eau claire un grand pot.
| VERDURON
Prenons deux couteaux : il en faut Pour le fromage.
(1) Il exprime un étonnement amusé.
VERDURONNETTE
| Plus, deux verres, Peux assiettes et deux cuillères :
Ils mangent la soupe à midi.
VERDURON, après avoir réfléchi un instant.
C’est tout.
VÉRDURONNETTE Non, petit étourdi | VERDURON Que manque-t-il ?
VERDURONNETTE Le sel.
VERDURON C’est juste.
À l'heure aimable où l’on déguste, Chacun doit saler à son goût.
En route! Ceite fois, c’est tout.
(Ils sortent vivement par où ils sont venus, Verduron le premier. La scène reste vide un instant. Puis ils reparaissent, Verduronnette la première. Elle tient à deux mains deux assiettes creuses placées l’une sur l’autre et contenant deux verres, deux couteaux et deux cuillères; Verduron porte sous son bras gauche un pain rond, ou un gros fragment de pain rond, et dans sa main droite une assielte, sur laquelle ont été placés le fromage et la salière. Ils posent le tout sur la table, mettent deux couverts en face l’un de l’autre, à droite et à gauche de la table par rapport au spectateur, et laissent au milieu .de la table le pain, le fromage dans l'assiette. Verduron, qui a mis le couvert de droite, tandis que Verduronnette mettait celui de gauche, inspecte en silence l'ouvrage fait, se demandant s'il ne manquerait rien. Tout à coup il s'aperçoit d’un oubli.)
VERDURON, un peu railleur, à Verduronnette.
Il manque une chose, ma belle,
VERDURONNETTE, étonnée.
Quoi donc?
VERDURON
Devine.
(Verduronnette réfléchit un instant }
VERDURONNETTE, vivement.
Une escabelle AS Pour chacun de nos vieux amis.
VERDURON
Deux sièges seront bientôt mis!
(Il sort à droite en courant. Verduronnette fait quel ques pas vers la gauche de la scène.)
VERDURONNETTE Dame Cruche étant invisible, Emplir le pot fut impossible :
Ils l’empliront eux-mêmes.
(Verduron rentre vivement avec deux escabeaux, qu'il place à droite et à gauche de la table. Quand c'est fait, Verduronnette reprend :)
Bon.
Qu’allons-nous faire? Danser?
VERDURON Non.
Il faut débiter ton histoire À ce très aimable auditoire.
(Ces derniers mots ont été dits en désignant le public de la main. Verduronnette s’avance à deux pas de la rampe. Elle est dans la partie gauche de : la scène. Verduron se place, symétriquement à
elle, dans la partie droite, masquant la table en partie.)
VERDURONNETTE, au public, en désignant Verduron avec sa
| main gauche.
Amis, ce gai petit iuron Répond au nom de Verduron.
Moi, maligne quoique jeunctte,
Je me nomme Verduronnette.
(Elle achève en saluant.)
VERDURON, au public.
Nous sommes des esprits follets.
Nous n'habitons pas les palais;
Nous leur préférons les chaumières, Et nos besognes coutumières,
C’est de rendre service aux gens.
VERDURONNETTE, toujours au public.
Tous nos pareils sont indulgents; Mais vivre chez dés égoïstes
Nous rendrait malheureux et tristes.
Si nos hôtes n’ont pas de cœur,
Si d’un mauvais rire moqueur
Ils accueillent une infortune,
Loin de leur demeure importune Nous filons, sans un mot d’adieu, Par les chemins du beau ciel bleu.
Lorsque la maison nous agrée,
Le baiïl est de longue durée :
Parmi ses braves habitants
Nous pouvons séjourner sept ans.
VERDURON (1).
D’après une règle inflexible, Un follet doit être invisible.
Frappons-nous un regard humain?
Il faut partir le lendemain.
VERDURONNETTE
On ignore notre présence ; Peut-être, avec reconnaissance,
La soupçonne-t-on; mais c’est tout.
Les gens apprennent d'un seul coup Que nous protégions leur demeure Et que nous partons.
(1) Les quatre vers de cette réplique doivent être bien soulignés, sans hâte, comme très importants pour l'intelligence de la pièce.
VERDURON, avançant d’un pas.
Tout à l'heure,
Vous verrez Martine et Martin, Aux yeux purs comme un frais matin.
En pleine montagne sauvage Ils vivent seuls. Quel bon ménage Ils font sous les sapins épais!
C'est l’asile aimé de la Paix.
Le bücheron, la bücheronne, Que le grand silence environne, Commencent à se faire vieux; Ils ne s’en chérissent que mieux.
En se cachant leurs bons offices, Ils se rendent mille services.
On a donc ici du loisir; Mais nous y restons par plaisir.
VERDURONNETTE, avançant d’un pas.
Depuis cinq ans que cela dure, Dans cette odorante verdure, D'un vol léger, le temps a fui.
S'il fallait partir aujourd’hui, Cherchant une autre résidence, J’en oublierais d'aimer la danse, Qui me rend le cœur si joyeux!
(Une pause ; puis, le cœur gros :) Ah! je redoute les adieux.
VERDURON, à Verduronnette.
Apaise-toi, Verduronnette.
Nous vivrons dans la maisonnette Encor deux ans.
VERDURONNETTE, à Verduron.
C'est mon espoir.
VERDURON Mais ne te laisse jamais voir.
VERDURONNETTE Sois tranquille, cher petit frère, Je ne suis pas si téméraire! 3 Dès que j'entends le moindre bruit, Je me cache, même la nuit. VERDURON, au public.
Le cher hôte, la chère hôtesse,
Ont leur lourde part de tristesse.
Les consoler? Je voudrais bien.
Comment faire? Je n’en sais rien.
VERDURONNETTE, au public.
Pauvre Martin! Pauvre Martine!
Dans leur âme presque enfantine Avait survécu la gaîté.
Solitude, âge, pauvreté,
Tout cela ne leur pesait guère, Lorsque survint l’horrible guerre.
Les trois grands fils...
(Tandis que Verduronnette prononçait les mots : ne leur pesait guère, Verduron a dressé l'oreille; puis il a écouté attentivement, l'oreille droite tendue yers le fond à gauche)
VERDURON, interrompant Verduronnette.
J'entends un pas.
VERDURONNETTE, après avoir écouté un moment.
Oui, cachons-nous.
VERDURON ‘ Ne parlons pas.
VERDURONNETTE, au public.
Ainsi donc, bonnes gens de France, (Faisant une révérence (1):)
(x) C'est-à-dire que, tout en disant le dernier vers de la réplique, elle incline gracieusement la tête et le buste, plie le genou gauche, porte le pied droit en arrière en pliant le genou droit, et saisit délicatement sa jupe entre le pouce et l'index, des deux mains, à droite et à gauche.
Je vous tire ma révérence.
lle se cache vivement derrière le buisson de gauche, tandis que Verduron se cache derrière le buisson de droite. Tous deux, comme il a été dit, restent visibles au spectateur. Martin entre par le fond à gauche. Il tient à la main une très grosse , cruche pleine d’eau, dont le poids l'oblige à marcher lentement. Il s'avance vers le milieu et jusqu'à deux pas de la rampe, s'arrête, pose sa cruche à terre, tire de la poche de son pantalon un grand mouchoir à carreaux et s'essuie le front en silence. Toutes les répliques des deux follets sont faites en aparté. Sauf aux endroits où la direction de leur regard est spécifiée, ils peuvent écouter, soit face au public, soit en regardant Martin et, plus tard, Martine.)