SCÈNE V
NAUSICAA, ULYSSE, THEANO.
(Court silence des personnages, tandis que la musique s'achève. \Jlysse parle quand elle a cessé.)
ULYSSE, à part.
Dois-je, pour l'implorer dans mon cruel besoin, Me jeter à ses pieds'/ Parlerai-je de loin"? "Oui, plutôt; car je crains de l'offenser.
(A Nausicaa
Écoute!
■Je suis ton suppliant, jeune reine. Sans doute 'On t'invoque, déesse, on te vénère ici;
Ou bien ne scrais-Ui qu'une mortelle? Ah! si,
Parmi les dieux, tu vis de céleste ambroisie.
Alors, te contemplant, vierge, l'âme saisie,
Et jugeant par ta lière et pudique beauté,
Je salue Artémis au front ceint de clarté!
Mais, jeune fille, si ton séjour est la terre,
Heureux, trois fois heureux et ton père et ta mère !
Heureux tes frères! Tous, ils t'admirent, joyeux.
Quand ta grâce, à la danse, émerveille les yeux.
Heureux surtout, parmi les âmes fortunées,
L'homme opulent cl beau qui, dans quelques années,
Dans quelques mois peut-être, agréé par les tiens
Et fier de partager avec toi ses grands biens,
T'emmènera chez lui, le jour du mariage!
Autrefois, à Delos (car je fis ce voyage
Avec des compagnons au cœur aventureux,
Mais pour n'en recueillir que peu d'instants heureux,
Parmi bien des travaux et des peines sans nombre
Souffertes dans la guerre ou bien sur la mer sombre).
Je vis, près de l'autel d'Apollon, un palmier
Svelte comme toi, vierge, et c'était le premier
Dont je voyais jaillir si haut la jeune ti^e.
Ainsi je m'extasie à ta vue, ô prodige,
Sans approcher de toi mes suppliantes mains.
Que de maux j'ai subis! Sur combien de chemins!
Hier, après longtemps, j'ai pu toucher la terre.
Pendant vingt jours, guidant mon radeau solitaire
Ou fendant de mes bras les vastes flots mouvants,
J'avais lutté parmi les vagues et les vents.
Maintenant que les dieux hors de la mer stérile
M'ont jeté, sans l'essource et brisé, dans cette île,
Je crains d'autres malheurs, qui renaîtraient sans fin.
O reine, prends pitié de mon cruel destin!
Après la longue nuit sois l'aube désirée!
Assure mon salut, loi que j'ai rencontrée
La première, après tant de souffrances! Dis-moi
Le chemin de la ville et le nom de son roi,
Car je ne connais rien encor sur votre terre,
Et ne me prive pas d'un avis salutaire.
Jeune fille, en retour puissent les justes dieux
Sourire en exauçant les plus cliers de tes vœux! Qu'ils te donnent bientôt une heureuse demeure Où, près d"nn cher mari, nul souci ne t'effleure! Ouïls maintiennent toujours la concorde entre vous Kt la tendresse, bien suprême des époux!
NArSICAA.
Étranger, qui nous viens de ces dieux, ton langage,
Ton aspect, sont, je crois, d'un homme bon et sage,
Bien que pour le pouvoir comme pour la beauté
Je pense avoir bien peu d'une divinité '.
Tu m'apparais ainsi. Quant à la destinée.
De la plus éclatante à la moins fortunée,
C'est le souverain Zeus qui l'assigne aux humains :
Les bons et les méchants la tiennent de ses mains.
Celle que tu subis, sans doute, est son ouvrage :
Sache donc l'accepter et souffre avec courage.
Mais, puisqu'il a voulu te conduire vers nous,
Je crois que ton destin va devenir plus doux.
Je te dirai d'abord le nom de ma patrie.
Nous habitons Iheurcuse et fertile Schérie,
Terre des Phéaciens, qui descendent des dieux.
Dans la ville, apaisant les conflits odieux,
Mon père Alcinoûs règne plein de sagesse;
Tu recevras de lui — ton hôte — avec largesse
Vêtements, nourriture et l'accueil bienveillant,
Les soins hospitaliers qu"on doit au suppliant.
Pour moi, je puis déjà secourir ta détresse.
J'ai du pain et des fruits; et, si la faim te presse,
Tu pourras soulager ton mal, en attendant
Que mon père t'invite au repas abondant.
Tu peux aussi, le long du fleuve aux ondes claires,
Ou sur la plage unie, en soulevant les pierres,
(Choisir des vêtements bien secs et te couvrir.
Peut-être as-tu fini maintenant de souffrir.
ULYSSE
Jusqu'à mon dernier jour tu me seras sacrée ! Dépouillant ce lambeau de toile déchirée, Je vais me revêtir comme tu le permets ;