‹ Théâtre pour les jeunes fillesChapitre 182 sur 203 · SCÈNE I UN COMPAGNON MENUISIER, UN APPRENTI MENUISIER · texte numérisé non relu

SCÈNE I UN COMPAGNON MENUISIER, UN APPRENTI MENUISIER

LE COMPAGN(A'.

Tu as fini?

l'apprenti.

Oui, compagnon.

LE COMPAGNON

Alors, ça y est. Voilà le dernier clou planté. L'estrade est gentiment habillée de rouge, et au bout du mât flotte la bannière des compagnons menuisiers. Ah ! dame, si le mariage d'aujourd'hui intéresse tous les travailleurs, il est surtout notre affaire, à nous autres... Où as-tu mis la bouteille?

l'apprenti, prenant la bouteille à terre et la posant sur l'estrade.

La voici.

LE COMPAGNON, s"asseyant sur l'estrade.

Tu comprends bien, fiston, qu'on ne fait pas tous les jours un travail comme celui-là, pour lequel, moi qui te parle, je n'aurais pas accepté un liard. Après ça, on peut boire un verre de vin.

l'apprenti, s'asseyant.

Alors, compagnon, ça vous fait bien plaisir, ce mariaore-là?

LE COMPAGNON

Tu peux le dire, mon garçon. Passe-moi la demoiselle.

l'apprknt Quelle demoiselle?

LE COMPAGNON

La princesse Glouglou, avec son petit page.

(L'apprenti prend lo verre au pied de l'estrade et le passe au compagnon avec la bouteille. Le compagnon reprend :)

Tu ne dois i)as savoir encore ce que c'est qu'un verre de vin?

l'apprenti, souriant.

J'en ai entendu parler.

LE COMPAGNON

Eh bien, pour ton instruction, je vas te faire connaître ça.

(Il remplit le verre, le porte à sa bouche et le vide tranquillement. L'apprenti, déçu, le regarde faire.)

l'apprenti, après que le compagnon a bu.

Vous savez, compagnon, je ne suis pas plus avancé que tout à l'heure.

LE COMPAGNON

Est-ce que tu voudrais, par hasard, que l'apprenti ait le pas sur le compagnon?

l'apprenti.

Je n'ai pas dit ça. L'apprenti vient après le compagnon, je le sais bien, comme le compagnon vient après le maître.

le compagnon, vivement.

Ah! mon gaillard, ça, c'est une autre paire de manches. Les maîtres sont d'un côté; de l'autre, il y a les compagnons et les apprentis. Oui est-ce donc qui a lait ton éducation? Tu retardes, mon petit; tu retardes. J'ai bien vu le temps... Ou plutôt, non, je ne l'ai pas vu. Mais,' quand j'étais gros comme deux liards de beurre, il y avait des vieux qui se souvenaient d'avoir vu ça, ou qui l'avaient entendu dire à leurs anciens : dans le temps jadis, un compagnon pouvait encore devenir maître. Ça n'allait i)as toujours bion entre les uns et les autres; des fois les compagnons

s'entendaient pour ne plus travailler à trop bas prix, ou pendant des quinze et seize heures; alors les hallebardiers leur tombaient dessus, ils trouaient la peau à quelques-uns, on en pendait quelques autres, et tout rentrait dans l'ordre. Mais le fossé n'était tout de même pas aussi profond qu'aujourd'hui; ou, si tu veux, il y avait une planche pour le traverser. A la fin, les maîtres se sont entendus pour nous barrer le chemin. Pour être reçu parmi eux, il a fallu fabriquer un chef-d'œuvre qui coûtait des années de travail sans rapporter un quart d'écu. Après ça, on devait répondre à toutes les questions biscornues qu'ils vous posaient, graisser la patte aux uns et aux autres, et finalement les inviter à un dîner monstre, où on n'épargnait ni le bon vin, ni les truffes, ni les liqueurs des îles. Tu penses qu'avec ce régime, seuls, les fils à papa en venaient à leurs fins. Alors les maîtres sont devenus de plus en plus riches, insolents et durs pour nous autres. Ça fait que chacun est allé de son côté, et maintenant on n'est pour ainsi dire plus de la môme espèce. Veux-tu boire?

l'apprenti.

Ma foi oui, compagnon. Ça donne soif, de s'instruire.

LE COMPAGNON, après avoir rempli un verre.

Tiens, siffle-moi ça à la santé du camarade Antoine.

l'apprenti.

Qui c'est-il, Antoine?

LE compagnon.

Antoine, c'est Galaor.

l'apprenti.

Pourquoi a-t-il changé de nom?

LE COMPAGNON

Parce qu'étant devenu un des nôtres, il n'a pas vouhi porter un nom de prince.

l'apprenti.

Mais pourquoi s'appelle-t-il Antoine?

LE COMPAGNON

Sa mère s'appelle Antoinette : eh bien, a-t-il dit, je m'appellerai Antoine.

l'apprenti.

Ça, c'est une raison.

Llî COMPAGNON, posant le verre plein sur l'estrade.

Il y a aussi une drôle de [)etite lemnic, avec un chaperon rouge et un museau éveillé, qui est venue nous apporter des nouvelles de très loin. Cette petite-là, je l'ai vue autrefois chez nous, quand ça chauffait avec les maîtres, et qu'il fallait se sentir les coudes. Elle nous a toujours donné de bons conseils : « Ne cassez pas les vitres pour rien, disait-elle; mais ne vous laissez pas entortiller par les belles phrases de vos maîtres. Soutenez-vous les uns les autres; et, quand vous avez posé vos conditions, ne reculez pas d'une semelle. » Voilà ce qu'elle disait. Eh bien, elle a reparu, la petite femme. Elle nous a dit que dans un pays, par là-bas, — moi, je n'entends rien à la géographie, — on avait jeté par terre une bâtisse où le roi coffrait les gens quand ça lui faisait plaisir. Il paraît que cette affaire-là va changer bien des choses. Ça s'est donc passé dans un faubourg où les compagnons n'ont pas froid aux yeux, et qu'on appelle là-bas le faubourg Antoine. Et c'est aussi à cause de ça que le camarade Galaor, c'est-à-dire, non, le prince Galaor, est devenu le prince Antoine, ou plutôt, non, le camarade Antoine. En voilà assez sur ce chapitre. Lampe-moi ça, si tu ne veux pas que je te le boive.

(11 toud le verre ;\ l'apprenti.) L APPRENTI, prenant le verre et le levant.

A la santé du camarade Antoine!

(Il vido le verre et le repose sur l'estrade.) LE COMPAGNON.

Eh bien, comment trouves-tu ça?

L'API'UENTI.

Pas désagréable.

LE COMPAGNON

iMchlre! tu m'as l'air dinicile.

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