VI PREFACE
que dans les milieux mondains. Ces derniers ne sont pas les plus intéressants.
Bien qu'il appartienne à chaque organisateur d'adopter le genre d'interprétation qui lui paraîtra le plus judicieux ou qui sera le mieux en rapport avec ses ressources, on nous permettra d'indiquer ici les diverses manières dont, à notre avis, les cinq pièces peuvent être jouées :
I. — Nausicaa convient à des jeunes filles ayant de seize à vingt ans, ou un peu plus. Il va de soi que, dans une troupe d'amateurs, sur un théâtre de famille, on donnera le rôle d'Ulysse à un homme. A l'école normale ou au lycée, ce sera un travesti.
II. — La Première vhion de Jeanne cVArc appelle de plus jeunes interprètes. Historiquement, Jeanne a treize ans à peine; mais on peut sans iAvraisemblance confier son rôle à une jeune fille un peu plus âgée, pourvu qu'elle ne paraisse pas plus de seize ans. La plupart de ses compagnes ont le même âge qu'elle; Mengette est plus jeune; deux ou trois autres peuvent l'être aussi. Quant à saint Michel, qui sera forcément une jeune fille — d'une vingtaine d'années — si on joue la pièce dans une école, il pourrait, dans une troupe d'amateurs, être figuré soit par un jeune homme, soit par une jeune fille ou une jeune femme.
III. — Los âges sont moins précis en ce qui concerne le Mariage de Papillonne. La pièce peut être jouée (avec les exceptions que j'indiquerai) ou bien par des jeunes filles de quinze à dix-huit ans, ou bien par de grandes fillettes de dix à quatorze ans. Dans le second cas, les personnages masculins pourraient être tenus par des garçons dont la voix n'ait pas encore mué; mais je doute qu'on en trouve pour bien jouer des rôles aussi nuancés. De toute manière, l'Apparition sera une jeune femme ou une jeune fille; Ver-luisant sera une fillette aussi petite que possible, ou un très jeune garçonnet.
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Enfin, quelques rôles peu développés pourraient être confiés à de grandes fillettes, tandis que les principaux seraient tenus par des jeunes filles.
IV. — La Belle au bois dormant comporte deux genres d'interprétation très difl'érents. Ou bien tous les rôles seraient tenus par des jeunes filles, sauf en ce qui concerne le Petit Chaperon rouge, Frangipane et Furet, qui ne peuvent être que des enfants; ou bien on les partagerait entre des artistes des deux sexes, chacun ayant à peu près l'âge de son rôle, ou plutôt paraissant l'avoir, puisque l'apparence est ici la seule chose qui importe.
V. — Même alternative en ce qui concerne Cendrillon, où, d'ailleurs, il n'y a pas de rôle d'enfant.
Les deux pièces IV et V pourraient encore être jouées par de très jeunes filles douze à quinze ans). En ce cas, les choristes masculins de Cendrillon (compagnons et apprentis) pourraient être de grands garçons, n'ayant pas encore mué. J'aurai d'ailleurs l'occasion de dire, dans l'Avertissement de cette pièce, que le quatrième acte — le seul où apparaissent les choristes — peut, à la rigueur, être supprimé.
Quelques mots, maintenant, sur le caractère de nos cinq pièces. Bien que la gravité domine dans les deux premières, le sourire égaie plus d'une fois le visage des compagnes de Nausicaa, et les petites amies de Jeanne d'Arc s'amusent, se querellent, se raccommodent, avec la naïveté de leur âge. Le fond des trois autres pièces est plutôt gai; mais, inversement, on y trouve des scènes où la pensée est sérieuse, où l'émotion doit gagner le public. 11 me semble que ce passage fréquent et parfois soudain de la gaîté à la gravité, à l'émotion, appelle toute l'attention des artistes, pour qu'une chose ne nuise pas à l'autre, et que rien ne détruise l'harmonie de l'ensemble.
Nausicaa ei Jeanne d'Arc, malgré de très grandes diffé-
VIII PREE-ACE
ronces, ont ce caraclère commun : une conception religieuse y domine l'action. Il ne pouvait en être autrement, à moins de renoncer à l'un et à l'autre sujet. Or, il semble bien qu'une des fonctions du théâtre, ou de l'art en général, soit de ressusciter des milieux disparus, de recréer des états d'esprit qui ne sont plus les nôtres; et la meilleure chance qu'ait l'artiste de le faire d'une façon vivante est précisément de le faire avec sympathie, en s'identifiant à ses personnages.
11 y aurait quelque chose de périlleux dans l'effet possible de ces restitutions, forcément très incomplètes, si on les donnait pour une réalité totale, et si l'enseignement de l'histoire n'était là pour en corriger l'inévitable parti pris. Certes, il est nécessaire de le savoir : les dieux si humains de la Grèce, et que l'épisode de Nausicaa nous montre souriants, ont pu exiger le sang d'une autre vierge, aussi pure, aussi noble que la fdle d'Alcinoiis; mais toutes les jeunes fdles qui verront jouer iSausicau ont lu Vfphitjénie de Racine, ou en connaissent le sujet. Et personne n'ignore que Jeanne d'Arc fut suppliciée au nom de cette même foi qui avait suscité en elle de radieuses visions. Que l'on permette donc au poète, quand son œuvre l'exige, d'entrevoir, avec Nausicaa, le sourire de la divine Sagesse et d'écouter, avec Jeanne d'Arc, les voix célestes qui lui ordonnèrent le sacrifice.
Une croyance moins traditionnelle que celles de Jeanne d'Arc et de Nausicaa, une sorte de religion sans dogme, apparaît à la fin de ce léger caprice : le Mariage de l'apillonne. En effet, le sentiment profond que nous venons tous d'une même source : hommes, animaux, plantes, êtres et choses; que cette communauté d'origine nous commande, dans la mesure du possible, de vivre en paix les uns avec les autres, de nous aimer et de nous aider; que nulle créature ne doit provoquer notre dédain; que la plus infime peut, à sa façon, posséder l'univers immense, et la plus