ALISON, BONNE, MICHELLE
Un bouquet d'arbres isolé parmi de vertes prairies.
On est dans la commune de Domrémy, en 1i25, au commencement
de l'été.
AVERTISSEMENT
L'esprit dans lequel fut écrite la Première vision de Jeanne d'Arc a été, je crois, assez clairement exposé dans les lignes suivantes :
« Nous, éducateurs laïques, nous acceptons le passé tel qu'il s'offre à nous, reconnaissants de ce qu'il eut de noble et de bon, et n'en réprouvant que la barbarie et l'intolérance. Nous admirons une âme héroïque telle que l'ont faite le milieu familial, l'époque, la tradition des ancêtres. Sous les formes variables de la croyance, nous chercbons, il est vrai, le fond permanent d'humanité qui, dans un grand cœur, nous émeut pardessus tout; mais ces formes elles-mêmes ont souvent une poésie et une grâce auxquelles nous ne prétendons pas être insensibles. »
Le sentiment qui vient d'être exprimé est, me semble-t-il, assez général ; cependant bien des personnes craindront de faire représenter une pièce de ce caractère.
Elles redouteront de violer la neutralité scolaire en fortifiant des croyances fréquemment invoquées par les personnages comme étant d'une vérité indiscutable; et la matérialisation des visions de Jeanne leur paraîtra être de nature à cuntirmer de jeunes esprits dans la foi à la réalité extérieure de ces visions.
Un tel scrupule me semble très honorable, et j'accorde qu'il est trop souvent justillé; mais, si l'enseignement laïque donnait tous les résultats que nous en souhaitons, de telles confusions ne seraient pas à redouter. Nos élèves et le public comprendraient que, lorsque nous leur faisons connaître, avec sympathie, un fait, une parole, une oeuvre, ayant quelque chose de religieux, c'est en raison de son caractère moral ou poétique, sans nous préoccuper de la croyance qui s'y trouve mêlée, et en mettant, si je puis dire, toutes les religions sur le même plan. J'en ai cité ailleurs l'exemple ([ue voici :
« S'il m'arrivait de lire une histoire au cours de laquelle une personne en détresse priât la Vierge ou les Saints, je ne commettrais pas la puérilité d'omettre le passage, par crainte de
violer la neutralité confessionnelle '. De même, si je racontais le début de VlUnde, je montrerais le vieux prêtre Chrysès, le cœur plein de douleur et d'indignation,
Seul, on silence, au bord de la mer mugissante,
invoquant Apollon, son dieu, parce que sa fille lui a été ravie par l'injuste violence des armes. L'analogie de sentiment entre chrétiens et païens se dégagerait toute seule. »
On objectera que la représentation, même la plus concrète, des croyances homériques est aujourd'hui tout à fait inolfensive, mais qu'il peut n'en être pas de même en ce qui concerne celles du moyen âge chrétien; que, dans tous les cas, il vaut mieux, en matière d'éducation, pécher par excès de prudence que par témérité, et qu'il faut tenir compte aussi des attaques déloyales ou peu intelligentes auxquelles on pourrait être en butte. J'admets la validité de ces raisons, là où les personnes compétentes les jugent fondées. J'espère, cependant, que le jour viendra où, l'esprit laïque ayant porté tous ses fruits, l'évocation de ce que n'importe quelle croyance a pu avoir de noble et de touchant ne mettra plus la raison en péril.
Peut-être aussi craindra-t-on de rappeler des luttes sanglantes. Voilà encore un bien respectable scrupule. Mais, à moins de fausser toute l'histoire, il faut bien avouer qu'elle fut, pour une très grande part, une succession ininterrompue de violents conflits entre les hommes. Rien n'est plus important que de les faire connaître sans exciter des passions haineuses. Toutefois, une chose (|ue je crois nécessaire de mettre en pleine clarté est le droit des opprimés, partout oii il s'en trouve, à lutter virilement contre leurs oppresseurs. La France du xV siècle, et, particulièrement, les paysans pillés par les soudards, étaient dans le cas de la i)lus légitime défense lorstju'ils s'insurgeaient contre la domination de l'étranger. Au surplus, on s'est efforcé, dans la pièce qui donne lieu à ces remarques, de bien faire comprendre les raisons, si noblement humaines, pour lesquelles Jeanne d'Arc, âme de la plus profonde tendresse, eut le courage de se faire guerrière; raisons que Michelet a résumées dans ces mots de Jeanne elle-même : « La pitié qu'il y avait au royaume de France. »
Nulle équivoque n'étant possible sur ce point, je ne crois pas que la stupide anglophobie de quelques-uns de nos contemporains ait à se prévaloir d'expressions un peu vives, placées dans la bouche de fillettes qui vécurent à une époque où le devoir le plus évident était de renvoyer les Anglais chez eux -.
1. Voyez, par exemple, l'émouvante prière du petit roi de Galice, dans le poème de Victor Hugo.
2. Pour le développement de tout ce qui précède, je signale au lecteur le volume consacré à Michelet dans le Répertoire des lectures
Maintenant, qu'il me soit permis de rappeler en quelles conditions la pièce, encore inédite, fut jouée à Nancy, en 1897 :
« Madame la directrice de l'École normale de Meurthe-et- Moselle avait réglé tous les détails de la représentation : mise en scène, costumes, décor de verdure, avec infiniment de goût et d'habileté. La ville de Nancy avait bien voulu mettre à notre disposition la salle Poircl, où se pressait un public composé d'enfants des écoles, de parents, de maîtres et de maîtresses. Los rôles étaient tenus par une ancienne élève de l'école normale (pour saint Michel), ])ar un groupe de normaliennes auxquelles on avait adjoint une ou deux lillelles de l'école annexe, et enlin, en ce qui concerne le rôle de Jeanne, par une jeune interprète que j'avais amenée avec moi et qui me tient d'aussi près que possible par les liens du sang. On dit que les petits cadeaux entretiennent l'amitié : je ne pouvais donner tout à fait, mais j'étais heureux de prêter ma petite Jeanne d'Arc à ses compagnes d'un jour, n'ayant rien de plus précieux à leur oflrir en témoignage de ma sincère alfection.
« Fut-ce l'éclat imprévu de cette fête populaire, ou l'auditoire ingénu et vibrant, ou la grâce des interprètes, ou l'image de la bonne Lorraine qui, malgré tout, planait sur l'humble scène et sur le poème plus humble encore? Je ne sais; mais, si je m'en rapporte à divers témoignages, l'illusion d'un instant fit entrevoir aux spectateurs ce que le poète avait voulu montrer. En tout cas, le souvenir de cette représentation est resté vivant en moi, et je n'y penserai jamais sans émotion i. »
Une remarque pour terminer.
Les passages de la pièce où sont décrits les jeux des jeunes filles sont d'une lecture un peu lente et diflicile, parce qu'on a tenu à y donner avec précision tous les détails utiles; mais ces passages, réglés avec soin, sont, à la représentation, très vifs et très gais. 11 importe donc, en les lisant, d'en imaginer l'effet scénique.
populaires (en dépôt à la librairie Hachette). On y trouvera une étude sur Jeanne d'Arc devant la pensée co)itemporainc.
î. Une autre représentation, donnée à l'École normale d'institutrices de Rouen, ne fut guère moins parfaite, bien que le cadre, plus étroit, fût moins favorable qu'à Nancy.