‹ Théâtre pour les jeunes fillesChapitre 55 sur 203 · Dcu.x vrais baisers, qui claquent bien · texte numérisé non relu

Dcu.x vrais baisers, qui claquent bien

JEANNE, souriant.

Tu lui pardonneras.

(Plus grave :)

Ce n'est pas de chansons que je parle à cette heure. Dieu garde notre prince et ne veut pas qu'il meure; Charles fut préservé par la grâce du Ciel. Il en remercia hautement saint Michel Et fit dire une messe en la noble abbaye.

COLETTE, à Isabeau.

Jeanne sait tout.

ISABEAU

J'en suis, chaque jour, ébahie.

AVELINE, s'avançant'.

Oui; mais, dans la chanson, le sauveur du bon Roi Doit-il absolument être un comte?

LSABEAU.

Pourquoi?

AVELINE

Ce pourrait aussi bien être une bcrgerette.

ALISON

Bah ! tu rêves.

AVELINE

Voilà toujours comme on nous traite!

(Avec un dédain affecté :)

« Une fille? Allons donc! Cela n'est propre à rien... »

(Résolument :)

11 faut changer tout ça.

MICIIELLE, gaiment.

Changeons.

BONNE, indifférente.

Moi, je veux bien.

ALISON

Mais comment feras-tu?

AVELINE

C'est bien simple : j'invente Un autre jeu.

1. Les actrices ne doivent jamais se masquer les unes les autres. Chacune doit être bien visible, surtout lorsqu'elle prend la parole.

LA PREMIKUE VISION DE JEANNE D AHC 7/

COLETTE

Lequel?

AVELINE

Sans être une savante, On sait que les Anglais ont un roi, n'est-ce pas? Je suis ce roi.

(Elle ramasse à terre la bag-uette de Bonne et la tient comme une épée. Elle a toujours sa couronne de fleurs.)

Voyez : je fais de larges pas ; J'ai mon épée et ma couronne.

(pjjle se promène majestueusement, brandit son épée et, de la main g-auclie, donne une claque sur sa couronne.)

COLETTE, pouffant de rire.

Ah! qu'elle est drôle!

AVELINE, ;i Colette.

Ne ris donc pas : tu vas jouer le plus beau rôle. Debout! quenouille au poing!

(Colette pose le panier de fraises, se lève et prend sa quenouille dans sa main droite.)

COLETTE

Après ?

AVELINE

Attends un peu.

Ikux autres tîllettes :)

Vous autres, mettez vous sur un rang.

MENGETTE

C'est le jeu?

(Toutes sont debout. Sans répondre à Mengette. .Yveline les place rapidement sur une ligne quelque peu cmtrée en arrière, allant depuis l'intervalle entre les deux massifs de sureaux jusqu'aux frênes qui sont à gauche de la scène. Elles se trouvent rangées dans l'ordre suivant à partir des sureaux : Mengette, Alison, Michelle, Isabeau, Bonne. Hauviette, Jeanne. Colette. .Ivcline est seule en face de toutes les autres.;

AVELINE

Je rencontre en chemin des bergères de France. Chacune à votre tour, faites la révérence.

MENGETTE, à Alison.

Saluer un Anglais?

ALISON

Ma chère, c'est le Roi!

(Mengette avance d'un pas et fait la révérence devant Aveline.)

AVELINE, avec une emphase comique.

Je te ferai cadeau d'un fringant palefroi.

(Mengette rentre dans le rang. Alison s'avance.) ALISON, faisant la révérence.

Sire, votre servante Alison vous salue.

AVELINE, lui pinçant la joue.

Que manges-tu, dis-moi^ pour être si joufflue?

ALISON, faisant la révérence.

Mon père est menuisier.

AVELINE, toujours emphatique.

Bien; mais à quel propos...

.4LIS0N, faisant la révérence.

Tous les soirs, nous mangeons de la soupe aux copeaux.

AVELINE

Je te cède ma part. Adieu.

(Alison rentre dans le rang; Michelle s'avance à son tour et fait une révérence devant Aveline, qui lui dit :)

Voici ma bague, Jeune bergère au nez pointu comme une dague.

(Michelle reçoit la liaguo imaginaire et fait mine de la mettre à son doigt.)

MICIIELLE, faisant la lévércnce.

Le roi m'épousera?

AVELINE

Pour ça, n'y compte point; Mais si mes ortolans, ce soir, sont cuits à point, Je te fiancerai — voilà qui va te plaire! —

(Elle prend le menton de Michelle et finit gracieusement :)

Avec un marmiton.

.MICIIELLE, donnant un coup lirusquo sur le liras d Aveline.

Va te faire ianlaire!

.WEI.INE, toujours solennelle.

Or (jà, respecte-moi.

MICIIELLE, très excitée.

Respecter un Anglais?

Je te défie avec tes cinriuante valets.

AVELINE, de sa voix ordinaire.

Bécasse, tais-toi donc.

LA PREMIKHE VISION DE JEANNE D'AUC 79

MICHEI.l.E.

Je ne veux pas me laiie.

AVELINE, très vivement.

Mais tu brouilles le jeu! J'arrive d'Angleterre;

On a peur: on me fait d'abord de grands saints;

Puis tnie d'entre vous, à la fin, n'y tient plus,

Me provoque en cbanip clos, me bat, me met en fuite...

MICIIEl.I.E.

C'est ce que j'allais faire.

AVELINE

Oui, mais pas tout de suite!

MICIIELLE.

Pourquoi?

AVELINE

Pour que le jeu dure un peu plus longtemps.

COLETTE

C'est moi, d'ailleurs, qui dois frapper le roi. J'attends Patiemment mon tour.

MICIIELLE, à Aveline.

Eh bien, saute-s-en quatre!

Ça nous fait mal de voir un Anglais sans le battre.

AVELINE

Soit : j'arrive à la fin.

Elle laisse de côté Isabcau, Bonne, Hauviette et .Jeanne, et va se placer en face de Colette, qu'elle examine en l'ronçant le sourcil. Elle reprend d'un ton emphatique :)

Que vois-je'? Un nez en l'air?

Ceci me déplait fort.

(Elle s'approche de Colette.)

Si vous avez du flair.

Vous qui humez la brise avec tant de délices, Vous aurez deviné, petit sac à malices, Que je ne vous ferai pas même un compliment.

COLETTE, se redressant.

Pourquoi donc?

AVELINE

Votre nez me déplaît.

COLETTE, avec une héroïque fierté.

Ah ! vraiment?

Prends ton épée, Anglais : moi, j'ai ma quenouillette. Pour te vaincre, c'est bien assez d'une fillette!

(Brandissant l'une sa bay:uette, l'autre sa quenouille, elles frappent du pied et font mine de se battre.)

JE.XNNE, s'avançant.

Non, non, pas de bataille!

MENGETTE, de même.

Assez!

HAUVIETTE, de même.

Nous devinons Que le roi d'Angleterre et tous ses compagnons Vont être fricassés de la belle manière.

COLETTE, avec enthousiasme.

Oh! moi, si je pouvais porter une bannière, Je me battrais toujours.

.WELINE.

Que pensez-Vous du jeu?

ISABEAU

Très joli.

AVELINE

Qu'en dis-tu, Jeannette?

JE.\NNE, sérieuse et douce.

Le bon Dieu M'a fait une paisible humeur, chère Aveline. J'aime à voir mon troupeau brouter sur la colline; Le sang me fait horreur. Pourtant, à certains jours, Songeant que le pays porte des maux si lourds, La terreur des Anglais, la misère, la honte. Je pleure d'être lîlle et non pas un fier comte. Pour sauter à cheval, pour courir au danger...

(Elle s'est exaltée en disant les derniers vers; jiuis, après une pause tristement :)

Mais nos rêves d'enfants chassent-ils l'étranger?

AVELINE, affligée.

Allons, te voilà triste.

JEANNE, avec une émotion croissante.

Excuse-moi. Je pense A ce que le Dauphin doit souffrir en silence : L'Anglais maître à Paris, maître de tout, barrant La route jusqu'à Reims...

IIAUVIETTE, gravement.

Oui, son mallieur est grand.

JEANNE, avec une profonde émotion.

Le jeu me plaisait bien ; j'en riais tout à Theure; Puis il m'a fait i)cnscr à la France qui pleure...

(Elle baisse la tcto et reste iinmoliile, alisorbéc dans sa pensée.) COLETTE.

Elle a raison.

AVELINE

C'est vrai.

ME.NGETTE, sérieuse.

Jeanne a toujours raison.

ALISUN.

Trouvons un autre jeu.

ISABEAI'.

Bien dit, chère Alison.

Xous laisserons en paix la France et l'Angleterre; Mais ce n'est pas un jour où je puisse me taire, Grave comme un baron couche sur son tombeau. C'est lëte, n'est-ce pas'?

JEANNE

Oui, gentille Isabeau, C'est fêle; et je veux bien qu'on rie et qu'on s amuse!

MlCliELLE.

Tiens, si nous imitions, toutes, la cornemuse Que l'on entend, le soir, au château de Sorcy, Quand la garde écossaise y danse?

lîUNNE.

Grand merci I Les vaches beugleraient tout le long de la Meuse.

ALISON

Une idée!

COLETTE

Une idée? et laquelle?

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