SCÈNE UNIQUE
LA FÉE; LA BELLE, MÉSANGE, PAQUERETTE, DAME TOURTE, FURET, endormis.
LA FÉE
Tous, ils dorment depuis cent ans. Ils sont bien sages! Mésange et Pâquerette, avec leurs frais visages, Sont telles que les vit le siècle précédent. Grignotant un Pater on deux entre ses dents Pour rendre cette longue nuit un peu plus courte, Voici, l'air renfrogné, l'austère Dame Tourte. Depuis qu'elle a fermé ses redoutables yeux, L'Étiquette sommeille avec elle. Tant mieux. Là, gros comme le poing. Furet, le petit page, Qui fut, en d'autres temps, grand meneur de tapage, Plongeant dans un coussin son museau délicat, Rêve, pelotonné comme un tout jeune chat; Et, je peux l'attester, dans la salle voisine Deux Suisses rubiconds et les gens de cuisine Font un mélodieux concert de ronflements.
(Elle regarde la Belle.)
Riais toi, qui rouvriras bientôt tes yeux charmants. Belle en qui le Printemps va saluer sa reine, 0 mignonne, la Fée aux perles, ta marraine. Pour la dernière fois contemple ton sommeil. Quelle grâce! Le teint est demeuré vermeil, Frais comme une églantine à l'instant même éclose. Dans sa calme innocence, heureuse, elle repose. Le souille de la vierge est paisible et léger; Et ses yeux, clos depuis un siècle, font songer A des Heurs que la Nuit i)rotègc avec tendresse Et qui vont se rouvrir au jour qui les caresse...
UAME TOURTE, rêvant.
Ah! Jésus-Maria!
(La Fée tressaille et retrarde Dame Tourte.) LA FÉE.
S'éveille-t-ellc? Non; L'heure n'est pas venue encore.
DAME TOUaTE, rùvant.
Quel guignon !
Ce maudit as de pique est cause de ma perte.
l'AQlERETTE, rêvant.
Oh! cueillir le muguet!
-MESANGE, rêvant.
Mordre une pomme verte !
FURET, rêvant.
J'ai faim.
LA FEE
Ils rêvent tous.
{Musique '. La Fée regarde la Belle.)
Belle, à quoi songes-tu?
A travers le sommeil ton cœura-t-il battu? Quel rêve fa souri? Sauras-tu reconnaître L"inconnu qui demain t'éveillera peut-être? Sais-tu que Florizel, blessé d'un mal secret, Erre depuis longtemps à travers la lorêt, Altéré d'une joie ineffable et suprême, Mais ne connaissant pas encore ce qu'il aime? Florizel, ignorant les choses d'autrefois, Ne sait pas qu'en ce lieu caché parmi lès bois, Depuis cent ans, repose une vierge endormie- ' Mais, plein de trouble, il rêve, il espère une amie; Et, tandis que tu dors ton sommeil enchanté, Belle, il a pressenti ta divine beauté!