SCÈNE I
FLOHIZEL, LA FÉE.
LA FÉE
Ah 1 mon bon monsieur, que de peine vous prenez pour moi !
FLOI'.IZEL, s'avanr;ant.
Aucune peine, ma bonne mère, aucune: rien que le plaisir de vous obliger. Je profite de ce que nous avons atteint la clairière pour souiller un peu; mais il est entendu que je porterai le lagot jusqu'à votre cabane.
LA FÉE
\'raimeut, mon bon monsieur, c"est trop! je suis confuse de votre bonté. Un prince! car vous êtes printe, je le vois bien à vos habits, à votre langage, et à je ne sais quoi encore; un prince aux mains
blanches, un jeune homme délicat, porter une lourde charge de bois, et pourquoi faire? pour soulager une pauvre vieille femme inconnue!
FLORIZEL
Ma foi, ma bonne mère, je vous dirai en toute franchise que vous m'avez rendu honteux de mon oisiveté, de mes mains blanches et de toute ma personne. Quand je pense que vous, à votre âge, vous êtes obligée, pour vivre, d'accomplir chaque jour ce dur travail, j'en rougis pour la société des hommes. 11 faudra que je réfléchisse mûrement à ces choses-là, puisque je dois un jour gouverner le royaume de mon père.
LA FÉE
Vos réflexions ne sauraient être que bonnes et belles.
FLORIZEL
Mais à présent, bonne mère, ne poûrriez-vous me dire s"il y a une demeure au milieu de cette forêt? Un jour que j étais sur un roc escarpé, je crus apercevoir une tour; il me sembla même qu'elle était à demi ruinée et qu'elle avait une longue barbe de lierre. Longtemps je marchai dans la direction où je l'avais aperçue; mais je ne pus rien découvrir.
LA FEE, d'un air mystérieux.
Je vous dirai tout ce que je sais; ou plutôt, car je ne sais rien, je vous rapporterai tout ce que j'ai entendu. Voici. On assure qu'il existe, en effet, un château, tout au milieu de la forêt. Un vieux château, qui est là depuis des siècles. Seulement, il n'y a pas de chemin pour y arriver. Il y a bien un sentier de chèvres, dans les rochers et les buissons; quelques-uns l'ont suivi avec bien des peines; mais, découragés, ils sont retournés sur leurs pas. D'autres ne sont jamais revenus.
FLORIZEL, vivement.
Ah! ah! voilà qui me plaît. Et oîi est- il, ce sentier?
LA FÉE
Si je le savais, mon prince, je me ferais conscience de vous ra[)prendre. Pourlanl, vous semblez y tenir beaucoup...
LA BELLE Al" 150IS DOKMANT loi
Fi.(jnizEr..
Oui, oui, et plus que je ne puis dire.
Je vous rapporterai donc ce que j'ai entendu à droite et à gauche. Eh bien! le sentier... Je ne devrais pas vous dire cela.
TLORIZEL.
Si, bonne mère, il faut mêle dire; et je vous bénirai du fond de mon cœur, dussé-je, moi aussi, n'en revenir jamais!
LA FÉE
Puisqu'il en est ainsi, écoutez-moi bien : le sentier commence à grimper juste au-dessus de ma hutte. Il est d'abord assez visible; mais ensuite il faut de bons yeux pour l'apercevoir, des jarrets solides pour le gravir, et un vrai cœur d'homme pour n'y pas trembler.
FLORIZEL
Je crois avoir tout cela. Je verrai bien, du reste. Mais ce mystérieux château a-t-il des habitants"? et que dit-on à leur sujet?
LA FÉE
On dit — mais je ne sais pas si c'est vrai, car on dit bien des choses, le soir, à la veillée, — on dit que le château renferme un trésor gardé par deux griffons, qui jettent continuellement des flammes.
FLORIZEL
Pour qui les griffons gardent-ils ce trésor? Il a sans do-ute un maître"?
LA FÉE
Mon prince, vous m'en demandez trop : je ne suis pas si savante. Pensez donc : une pauvre vieille femme comme moi ! Pourtant, j'ai entendu dire...
FLORIZEL
Ah! quoi donc?
LA FÉE
C'est peut-être un conte imaginé à plaisir.
FLORIZEL
Parlez toujours.
152 THEATME l'OUU LES JEUNES FILLES
Mon brave monsieur, on dit que le trésor appartient à de petits nains, à de méchants gnomes, qui dorment ie jour et qui, toute la nuit, forgent dans leurs ateliers l'or et l'argent. Voilà ce que Ion dit.
ELORIZEL.
Pas autre chose?
LA FÉE
C'est tout ce que j'ai entendu raconter.
Fl.OHIZEL.
Ah! tant pis.
LA FÉE
Cependaut, je dois ajouter que, suivant d'autres, la maison serait hantée par les esprits; et il eu est pour soutenir que tous les sorciers du pays viennent y prendre leurs ébats.
Fi.onizEi..
Bref, on u'est pas d'accord. Eh liien! j'aime mieux cela. Je vous remercie, ma bonne mère. Il faudra que j'y aille voir un peu.
Gardez-vous-en bien, mon digne prince! Vous êtes si bon! Quel chagrin pour moi, s'il allait vous arriver nudheur! Et i)ai' ma faute, encore...
FL(JR1ZEL.
Mais pas du tout! Je suis assez grand pour prendre une résolution. S'il m'arrive quelque chose, il faudra n'en accuser que moi. .allons, je vais porter le fardeau jusqu'à votre cabane. C'est tout près dici, m'avezvous dit"?
LA FÉE
A cinquante pas, mon bon monsieur.
FLORIZEL
Puis je reviendrai dans cette clairière, où Rondache, mou écuyer, doit me retrouver. A tout à l'heure.
LA FÉE
Je vous salue bien, mon i)rince. Moi, je vais me reposer un instant.
LA lîELLIÎ A[: BOIS UORMANT lo3
KI.dlîlZEI..
Cliargoons ce fagot.
(Il se baisse pour le prenOrc.) I.V FÉE.
Attendez au moins que je vous aide.
(Florizcl fait un geste Je dénégation.)
Mais si! mais si! J'ai jilus de vigueur que vous ne pensez.
FLORIZEL, pendant qu'elle l'airtc à charger le fagot.
Soit. Aussi bien, je ne suis qu'un apprenti, et je ferais un médiocre bûcheron. (Avec émotion :) Merci, bonne mère. Je comprendrai mieux, désormais, ce que signifie le regard des pauvres gens.
(H sort à droite. Une pause.)