Théâtre. Préfaces et notes de M. Mornet
Judée, mais Bussy l'aurait voulue plus tendre et Titus plus passionné. L'amour n'était plus une faiblesse, il était la marque des belles âmes. Sans doute les partisans de Corneille et ceux qui pensaient comme Nicole que ces galanteries « empoisonnaient les âmes, » s'entêtaient à vouloir des gens maîtres de leur cœur comme de l'univers. C'était l'avis de l'abbé de VUlars, dans cette Critique (fe Bérénice qu'on imprima eu 1671. C'était celui d'un anonyme qui imprimait en 1673 une Tite et Bérénice on Critique sur les Bérénices. U estimait que Bérénice « foule aux pieds la gloire », cette gloire qui fait demander par Chimène la tête de Rodrigue et par Emilie celle d'Auguste. Saint-Evremond en tenait lui aussi pour ces héroïques desseins ; il trouvait malséant qu'un empereur montrât du « désespoir » là où sa dignité lui permettait « à peine de la douleur ». Mais on n'en crut ni les abbés, ni des critiques qui vieillissaient. L'amour-passion et l'amourtendresse, et les belles et pitoyables histoires de cœur envahirent le théâtre et le roman.
Racine s'opposait à Corneille pour d'autres raisons et dont la portée est plus haute. Andromaque était encore une tragédie « implexe » et où les surprises de l'intrigue avaient leur place comme chez Corneille. Mais déjà dans la Préface de Britannicus Racine s'était raillé de ces sujets qui cheminent péniblement à travers trop de hasards et d'aventures et qui accumulent en 24 heures ce qtii saurait à peine survenir en un mois. Il voulait au contraire que la tragédie fût un drame intérieur où les seules surprises du destin fussent les nécessités des passions et les angoisses des cœurs déchirés. Il n'y a presque rien déjà dans Britannicus qu'un amour coupable qui entre dans une âme et décide, malgré les exhortations de Burrhus ou les colères d'Agrippine, du premier crime de Néron. Il y a moins encore dans Bérénice. Le sujet est donné par deux lignes ou plutôt deux mots de Suétone. Titus aime la reine de Judée, Bérénice. Mais il est empereur à la mort de son père, -- 10 =
===== NOTICE SUR BÉRÉNICE et un empereur romain ne saurait épouser une reine d'Orient. Il la renvoie « malgré lui, malgré elle — invitas, invitam ». C'est tout le sujet et c'est toute l'action. Racine n'a rien écrit qu'une élégie tragique, une « action simple, soutenue de la violence des passions et de l'élégance de l'expression ». Il n'y a rien qui surprenne, rien qui exalte ou qui épouvante ; mais tout émeut, et cela suffit en 1670 pour que la pièce ait été « honorée de tant de larmes » et que la trentième représentation ait été * aussi suivie que la première ».
Une pareille poétique entraînait sans doute la tragédie vers des destinées périlleuses. L'action trop simple et la peinture toute nue d'une passion auraient réduit le poème dramatique à n'être plus qu'un « poème », une sorte de dialogue lyrique qu'il aurait suffi de se jouer à soi-même sans qu'il fût besoin de théâtre ni d'acteurs. Aussi bien Racine n'a-t-il plus été aussi loin dans les conséquences de son système. Il a choisi des intrigues moins dénuées d'incidents et de surprises. Mais Bérénice reste, pour les délicats, une réussite admirable et unique. Elle a, pour une fois, conduit l'émotion dramatique à se confondre avec la pure ferveur qu'éveillent ces statues antiques qui drapent des gestes harmonieux dans les lignes d'un marbre souple.
PREFACE
Titus reginam Berenicen, eut etiam nuptias pollicHas ferebatur, statim ah urbe dimisit invitas invitant.
C'est-à-dire que « Titus, qui aimoit passionnément Bérénice, et qui même, à ce qu'on croyait, lui avoit promis de l'épouser, la renvoya de Rome, malgré lui et malgré elle, dès les premiers jours de son empire. » Cette action est trèsfameuse dans l'histoire ; et je l'ai trouvée très-propre pour le théâtre, par la violence des passions qu'elle y pouvoit exciter. En effet, nous n'avons rien de plus touchant dans tous les poètes, que la séparation d'Énée et de Didon, dans VirgUe. Et qui doute que ce qui a pu fournir assez de matière pour tout un chant d'un poëme héroïque, où l'action dure plusieurs jours, ne puisse suffirepour le sujet d'une tragédie, dont la durée ne doit être que de quelques heures ? Il est vrai que je n'ai point poussé Bérénice jusqu'à se tuer comme Didon, parce que Bérénice n'ayant pas ici avec Titus les derniers engagements que Didon avoit avec Énée, eUe n'est pas obligée comme elle de renoncer à la vie. A cela près, le dernier adieu qu'elle dit à Titus, et l'effort qu'elle se fait pour s'en séparer, n'est pas le moins tragique de la pièce ; et j'ose dire qu'il renouvelle assez bien dans le cœur des spectateurs l'émotion que le reste y avoit pu exciter. Ce n'est point une nécessité qu'il y ait du sang et des morts dans une tragédie : il suffit que l'action en soit grande, que les acteurs en soient héroïques, que les passions en soient excitées, et que tout s'y ressente de cette tristesse majestueuse qui fait tout le plaisir de la tragédie.
Je crus que je pourrois rencontrer toutes ces parties dans mon sujet. Mais ce qui m'en plut davantage, c'est que je le trouvai extrêmement simple. Il y avoit longtemps que je voulois essayer si je pourrois faire une tragédie avec cette simplicité d'action qui a été si fort du goût des anciens. Car c'est un des premiers préceptes qu'ils nous ont laiissés. « Que ce que vous ferez, dit Horace, soit toujours simple, et ne soit qu'un. » Ils ont admiré l'Ajax de Sophocle, qui n'est
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autre chose qu'Ajax qui se tue de regret, à cause de la fureur où il étoit tombé après le refus qu'on lui avait fait des armes d'Achille- Ils ont admiré le Philoctète, dont tout le sujet est Ulysse qui vient pour surprendre les flèches d'Hercule. U Œdipe même, quoique tout plein de reconnoissances» est moins chargé de matière que la plus simple tragédie de nos jours. Nous voyons enfin que les partisans de Térence, qui rélèvent avec raison au-dessus de tous les poètes comiques, pour l'élégance de sa diction et pour la vraisemblance de ses mœurs, ne laissent pas de confesser que Plaute a un grand avantage sur lui par la simplicité qui est dans la plupart des sujets de Plaute. Et c'est sans doute cette simplicité merveilleuse qui a attiré à ce dernier toutes les louanges que les anciens lui ont données. Combien Ménandre étoit-il encore pltis simple, puisque Térence est obligé de prendre deux comédies de ce poète pour en faire une des siennes !
Et il ne faut point croire que cette règle ne soit fondée que sur la fantaisie de ceux qm l'ont faite. Il n'y a que le vraisemblable qui touche dans la tragédie. Et quelle vraisemblance y a-t-il qu'il arrive en un jour une multitude de dioses qui pourrolent à peine arriver en plusieurs semaines? n y en a qui pensent que cette simplicité est une marque de peu d'invention. Ils ne songent pas qu'au contraire toute l'invention consiste à faire quelque chose de rien, et que tout ce grand nombre d'incidents a toujours été le refuge des poètes qui ne sentoient dans leur génie ni assez d'abondance ni assez de force pour attacher, durant cinq actes, leurs spectateurs par une action simple, soutenue de la violence des passions, de la beauté des sentiments et de l'élégance de l'expression. Je suis bien éloigné de croire que toutes ces choses se rencontrent dans mon ouvrage ; mais aussi je ne puis croire que le public me sache mauvais gré de lui avoir donné une tragédie qui a été honorée de tant de larmes, et dont la trentième représentation a été aussi suivie que la première.
Ce n'est pas que quelques personnes ne m'aient reproché cette même simplicité que j'avais recherchée avec tant de soin. Us ont cru qu'une tragédie qui était si peu chargée d'intrigues ne pouvoit être selon les règles du théâtre. Je m'informai s'ils se plaignoient qu'elle les eût ennuyés. On me dit qu'ils avouoient tous qu'elle n'ennuyoit point, qu'elle les touchoit même en plusieurs endroits, et qu'ils la verroient encore
RACINE
avec plaisir. Que veulent-ils davantage? Je les conjure d'avoir assez bonne opinion d'eux-mêmes pour ne pas croire qu'une pièce qui les touche et qui leur donne du plaisir puisse être absolument contre les règles. La principale règle est de plaire et de toucher. Toutes les autres ne sont faites que pour parvenir à cette première. Mais tontes ces règles sont d'un long détail, dont je ne leur conseille pas de s'embarrasser. Us ont des occupations plus importantes. Qu'ils se reposent sur nous de la fatigue d'éclaircir les difficultés de la Poétique d'Aristote ; qu'ils se réservent le plaisir de pleurer et d'être attendris ; et qu'ils me permettent de leur dire ce qu'un musicien disoit à Philippe, roi de Macédoine, qui prétendait qu'une chanson n'étoit pas selon les règles : « A Dieu ne plaise, Seigneur, que vous soyez jamais si malheureux que de savoir ces choses-là mieux que moi! »
Voilà tout ce que j'ai à dire à ces personnes, à qui je ferai toujours gloire de plaire. Car pour le libelle que l'on a fait contre moi (1), je crois que les lecteurs me dispenseront volontiers d'y répondre. Et que répondrois-je à un homme qui ne pense rien et qui ne sait pas même construire ce qu'il pense? Il parle de protase (2) comme s'il entendoit ce mot, et veut que cette première des quatre parties de la tragédie soit toujours la plus proche de la dernière, qui est la catastrophe. Il se plaint que la trop grands connoissance des règles l'empêche de se divertir à la comédie. Certainement si l'on en juge par sa dissertation, il n'y eut jamais de plainte plus mal fondée. U paroit bien qu'il n'a jamais lu Sophocle, qu'il loue très injuslement d'une grande multiplicité d'incidents ; et qu'il n'a même jamais rien lu de la Poétique, que dans quelques préfaces de tragédies. Mais je lui pardonne de ne pas savoir les règles du théâtre, puisque heureuse» ment pour le public il ne s'applique pas à ce genre d'écrire Ce que je ne lui pardonne pas, c'est de savoir si peu de règles de la bonne plaisanterie, lui qui ne veut pas dire un mot sans plaisanter. Croit-il réjouir beaucoup les honnêtes gens par ces hélas de poche, ces mesdemoiselles mes règles, et quantité d'autres basses affectations, qu'il trouveira condamnées dans tous les bons auteurs, s'il se mêle jamais de les lire?
Toutes ces critiques sont le partage de quatre on ciaq
(I) La Critique de Bérénice par Tabbé de Villars. (3) Mot grec qui signifie expotition.
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petits auteurs infortunés, qui n'ont jamais pu par eux-mêmes exciter la curiosité du public. Qs attendent toujours l'occasion de quelque ouvrage qui réussisse, pour l'attaquer. Non point par jalousie. Car sur quel fondement seroient-ils jaloux? Mais dans l'espérance qu'on se donnera la peine de leur répondre, et qu'on les tirera de l'obscurité où leurs propres ouvrages les anroient laissés toute leur vie.
PERSONNAGES
TITUS, empereur de Rome.
BÉRÉNICE, reine de Palestine.
ANTIOCHUS, roi de Comagène.
PAULIN, confident de Titus.
ARSAGE, confident d'Antiochus.
PHÉNICE, confidente de Bérénice.
RUTILE. Romain.
Suite de Titus.
La scène est à Rome, dans un cabinet qui est entre l'appartement de Titus et celui de Bérénice.
BERENICE
TRAGÉDIE