AGAMEMNON, IPHIGÉNIE, ÉRIPHILE, DORIS
IPHIGÉNIE
Seigneur, où courez-vous? et quels empressements Vous dérobent sitôt à nos embrassements ? A qui (1) dois-je imputer cette fuite soudaine ? Mon respect a fait place aux transports de la Reine. Un moment à mon tour ne vous puis-je arrêter? Et ma joie à vos yeux n'ose-t-elle éclater ? Ne puis-je...
AGAMEMNON
Hé bien ! ma fille, embrassez votre père, Il vous aime toujours.
IPHIGÉNIE
Que cette amour m'est chère !
Quel plaisir de vous voir et de vous contempler Dans ce nouvel éclat dont je vous vois briller ! Quels honneurs! quel pouvoir? Déjà la renommée Par d'étonnants récits m'en avoit informée ; Mais que voyant de près ce spectacle charmant (3), Je sens croître ma joie et mon étonnement ! Dieux ! avec quel amour la Grèce vous révère ! Quel bonheur de me voir la fille d'un tel père !
Vous méritiez, ma fille, un père plus heureux.
(1) Amour au singulier pouvait encore à cette date Otrc des deux genres. Mais le masculin tendait a l'emporter et c'est le genre le plus fréquent chez Racine.
(2) Qui — quoi. Emploi fréquent au xvn» siècle.
(3) Charmant n'avait pas alors le sens mièvre qu'il a pris aujourd'hui. 11 Signifiait, d'après l'èiymologie, qui surprend par un pouvoir magique.
KACINE. T. II.
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RACINE
IPHIGÉNIE Quelle félicité peut manquer à vos vœux ? A de plus grands honneurs un roi peut-il prétendre ? J'ai cru n'avoir au ciel que des grâces à rendre.
AGAMEiMN'ON
Grands Dieux ! à son malheur dois-je la préparer?
IPHIGÉNIE
Vous vous cachez, Seigneur, et semblez soupirer ; Tous vos regards sur moi ne tombent qu'avec peine. Avons-nous sans votre ordre abandonné Mycène?
AGAMEMNON
Ma fille, je vous vois toujours des mêmes yeux, Mais les temps sont changés, aussi bien que les lieux. D'un soin (1) cruel ma joie est ici combattue.
IPHIGÉNIE
Hé ! mon père, oubliez votre rang à ma vue. Je prévois la rigueur d'un long éloignement. N'osez- vous sans rougir être père un moment? Vous n'avez devant vous qu'une jeune princes A qui j'avois pour moi vanté votre tendresse. Cent fois lui promettant mes soins, votre bonté, J'ai fait gloire à ses yeux de ma félicité. Que va-t-elle penser de votre indifférence ? Ai-je flatté ses vœux d'une fausse espérance ? N'éclaircirez-vous point ce front chargé d'ennuis ?
AGAMEMNON
Ah ! ma fUle !
IPHIGÉNIE
Seigneur, poursuivez.
AGAMEMNON
Je ne puis.
IPHIGÉNIE
Périsse le Troycn auteur de nos alarmes !
AGAMEMNON
Sa perte à ses vainqueurs coûtera bien des larmes.
IPHIGÉNIE
Les Dieux daignent surtout prendre soin de vos jours !
AGAMEMNON
Les Dieux depuis un temps me sont cruels et sourds.
IPHIGÉNIE
Calchas, dit-on, prépare un pompeux sacrifice.
Puissé-je auparavant fléchir leur injustice !
IPHIGÉNIE
L'offrira-t-on bientôt ?
(ï) Soin = souci. Sens fréquent au xvii» siècle.
IPHJGENIE
AGAMEMNON
Plus tôt que je ne veux.
IPHIGKNIE
Me sera-t-il permis de me joindre à vos vœux? Verra-t-on à l'autel votre heureuse famille?
AGAMEMNON
Hélas!
IPHIGÉNIE
Vous VOUS taisez ?
AGAMEMNON
Vous y serez, ma fille (1).
Adieu.