AGAMEMNON, CLYTEMNESTRE
CLYTEMNESTRE
Oui, Seigneur, nous partions ; et mon juste courroux Laissoit bientôt Achille et le camp loin de nous. Ma fille dans Argos couroit pleurer sa honte. Mais lui-même, étonné d'une fuite si prompte, Par combien de serments, dont je n'ai pu douter, Vient-il de me convaincre et de nous arrêter! Il presse cet hymen qu'on prétend qu'il diffère, Et vous cherche, brillant d'amour et de colère : Prêt d'imposer silence à ce bruit imposteur, Achille en veut connoître et confondre l'auteur. Bannissez ces soupçons qui troubloient notre joie.
AGAMEMNON
Madame, c'est assez. Je consens qu'on le croie. Je reconnois l'erreur qui nous avoit séduits (1), Et ressens votre joie autant que je le puis. Vous voulez que Calchas l'unisse à ma famille : Vous pouvez à l'autel envoyer votre fille ; Je l'attends. Mais avant que de passer (2) plus loin, J'ai voulu vous parler un moment sans témoin. Vous voyez en quels lieux vous l'avez amenée : Tout y ressent la guerre, et non point l'hyménée. Le tumulte d'un camp, soldats et matelots, Un autel hérissé de dards, de javelots (3), Tout ce spectacle enfin, pompe digne d'Achille, Pour attirer vos yeux n'est point assez tranquille ; Et les Grecs y verroient l'épouse de leur roi Dans un état indigne et de vous et de moi.
(i) Séduire garde souvent au xvii» siècle son sens étymologique -.écarter du droit chemin, tromper.
(2) Passer est employé couramment au xvii» siècle dans les sens où nous nous servons d'aller.
(3) Racine se représente le camp des Grecs comme les camps romains où un autel était dressé en permanence au milieu de l'enceinte, parmi les tentes et les armes.
— IPHIGÉNIE
M'en croirez- vous ? Laissez, de vos femmes suivie, A cet hymen, sans vous, marcher Ipliigénie.
CLYTEMNESTRE
Qui ? moi ? que remettant ma fille eu d'autres bras.
Ce que j'ai commencé, je ne l'achève pas?
Qu'après l'avoir d'Argos amende en Aulide,
Je refuse à l'autel de lui servir de guide ?
Dûis-je donc de Calchas être moins près que vous?
Et qui présentera ma fille à son époux ?
Quelle autre ordonnera cette pompe sacrée (1) ?
AGAMEMNON
Vous n'êtes point ici dans le palais d'Atrée. Vous êtes dans un camp...
CLYTEMNESTRE
OÙ tout vous est soumis ; Oh le sort de l'Asie en vos mains est remis ; Oii je vois sous vos lois marcher la Grèce entière, Où le fils de Thétis va m'appeler sa mère. Dans quel palais superbe et plein de ma grandeur Puis-je jamais paroitre avec plus de splendeur?
AGAMEMNON
Madame, au nom des dieux auteurs de notre race, Daignez à mon amour accorder cette grâce. J'ai mes raisons.
CLYTEMNESTRE
Seigneur, au nom des mêmes dieux, D'un spéciale si doux ne privez point mes yeux. Daignez ne point ici rougir de ma présence.
AGAMEMNON
J'avois plus espéré de votre complaisance. Mais puisque la raison ne vous peut émouvoir, Puisqu' enfin ma prière a si peu de pouvoir. Vous avez entendu ce que je vous demande. Madame : je le veux, et je vous le commande. Obéissez (2).
(1) Racine se représente un peu ce mariage comme un grand mariage à la cour de Louis XIV. En fait les femmes, surtout dans cette Grèce primitive, n'« ordonnaient » rien ou presque rien. Mais Euripide indique, dans la scène correspondante imitée par Racine, que la mère allumait le flambeau nuptial et le tendait à sa fille.
(2) C'est aussi le dernier mot de l'Agamennon d'Euripide.
RACINE