SCÈNE PREMIÈRE ÉRIPHILE, DORIS
DORIS
Ail ! que me dites-vous ? Quelle étrange manie (1) Vous peut faire envier le sort d'Iphigénie ? Dans une heure elle expire. Et jamais, dites-vous. Vos yeux de son bonheur ne furent plus jaloux. Qui le croira, Madame? Et quel cœur si farouche...
ÉRIPHILE
Jamais rien de plus vrai n'est sorti de ma bouche.
Jamais de tant de soins (2) mon esprit agité
Ne porta plus d'envie à sa félicité.
Favorables périls ! Espérance inutile (3) !
N'as-tu pas vu sa gloire, et le trouble d'Achille?
J'en ai vu, j'en ai fui les signes trop certains.
Ce héros, si terrible au reste des humains,
Qui ne connoit de pleurs que ceux qu'il fait répandrCi
Qui s'endurcit contre eux dès l'âge le plus tendre,
Et qui, si l'on nous fait un fidèle discours.
Suça même le sang des lions et des ours (4),
Pour elle de la crainte a fait l'appprentissage :
Elle l'a vu pleurer, et changer de visage.
Et tu la plains, Doris ? Par combien de malheul
Ne lui voudrois-je point disputer de tels pleurs?
Quand je devrois comme elle expirer dans une heure.
Mais que dis-je, expirer? Ne crois pas qu'elle meure.
Dans un lâche sommeil crois-tu qu'enseveli
Achille aura pour elle impunément (5) pâli ?
(1) Manie au sens étymologique (grec mania) de folie furieuse. Sens usuel au XVII» siècle.
(2) Soins au sens habituel du xvii« siècle : soucis.
(3) L'exclamation n'est pas claire. Sans doute : Périls qui sont favorables àlphigénic et qui me donnent inutilement l'espérance de voir périr ma rivale
"(4) Détail emprunté au poète latin Stace dans son Achilléide. Achille fut élevé par le centaure Chéron.
(5) Impunément pour ceux qui menacent Iphigénie. C'est le sens du latin impune.
IPHIGÉNIE
Achille à son mallieiir saura bien mettre obstacle.
Tu verras que les Dieux n'ont dicté cet oracle
Que pour croître (1) à la fois sa gloire et mon tourment,
Et la rendre plus belle aux yeux de son amant.
Hé quoi ? ne vois-tu pas tout ce qu'on fait pour elle ?
On supprime des Dieux la sentence mortelle ;
Et quoique le bûcher soit déjà préparé,
Le nom de la victime est encore ignoré
Tout le camp n'en sait rien. Doris, â ce silence,
Ne reconnois-tu pas un père qui balance ?
Et que fera-t-il donc? Quel courage (2) endurci
Soutiendroit les assauts qu'on lui prépare ici :
Une mère en fureur, les larmes d'un fille,
Les cris, le désespoir de toute une famille.
Le sang à ces objets facile à s'ébranler,
Achille menaçant, tout prêt à l'accabler ?
Non, te dis-jc, les Dieux l'ont en vain condamnée :
Ah ! si je m'en croyois...
DORIS
Quoi? Que médîtez-vous?
ÉRIPHILE
Je ne sais qui (3) m'arrête et retient mon courroux, Que par un prompt avis de tout ce qui se passe, Je ne coure des Dieux divulguer la menace. Et publier partout les complots criminels Qu'on fait ici contre eux et contre leurs autels.
DORIS Ah ! quel dessein. Madame !
ÉRIPHILE
Ah ! Doris, quelle joie I Que d'encens briileroit dans les temples de Troie, Si troublant tous les Grecs, et vengeant (4) ma prison. Je pouvois contre Achille armer Agameranon ; Si leur haine, de Troie oubliant la querelle, Tournoit contre eux le fer qu'ils aiguisent contre elle, Et si de tout le camp mes avis dangereux Faisoient à ma patrie un sacrifice heureux !
(i) Croître pour accroUre. D'ailleurs un grand nombre de verbes aujourd'hui neutres étaient transitifs au xvii« siècle (approcher un rivage, attenter un crime, bouger quelqu'un, etc.)-
(2) Courage — coeur. Sens alors usuel.
(3) Qui = qu''est-ce qui .Emploi usuel au xvii» siècle.
(4) Vengeant pour me vengeant de est fréquent au xvii» siècle.
RACINE r ■ ■
DORIS
J'entends du bruit. On vient : Clytemnestre s'avance. Remettez-vous, Madame, ou fuyez sa présence.
ÉRIPHILE Rentrons, Et pour troubler un hymen odieux, Consultons des fureurs qu'autorisent les Dieux.