ACHILLE, IPHIGÉNIE
Venez, Madame, suivez-moi.
Ne craignez ni les cris ni la foule impuissante D'un peuple qui se presse autour de cette tente. Paroissez ; et bientôt sans attendre mes coups, Ces flots tumulteux s'ouvriront devant vous, Patrocle, et quelques chefs qui marchent à ma suite, De mes Thessaliens vous amènent l'élite. Tout le reste, assemblé près de mon étendard, Vous offre de ses ran^s l'invincible rempart. A vos persécuteurs opposons cet asile.
Qu'ils viennent vous chercher sous les tentes d'Achille, Çuoi? Madame, est-ce ainsi que vous me secondez? Ce n'est que par des pleurs que vous me répondez. Vous fiez-vous encore à de si foibles armes ? Hâtons-nous : votre père a déjà vu vos larmes (1).
IPHIGliXIE Je le sais bien, Seigneur : aussi tout mon espoir N'est plus qu'au (2) coup mortel que je vais recevoir.
ACHILLE
Vous mourir ? Ah ! cessez de tenir ce langage. Songez-vous quel serment vous et moi nous engage ? Songez-vous, pour trancher (3) d'inutiles discours, Que le bonheur d'Achille est fondé sur vos jours?
IPHIGÉNIE
Le ciel n'a point aux jours de cette infortunée Attaché le bonheur de votre destinée.
Notre amour nous trompoit ; et les arrêts du sort Veulent que ce bonheur soit un fruit de ma mort. Songez, Seigneur, songez à ces moissons de gloire Qu'à vos vaillantes mains présente la victoire. Ce champ si glorieux où (4) vous aspirez tous, Si mon sang ne l'arrose, est stérile pour vous. Telle est la loi des Dieux à mon père dictée.
(I) Sous-entendu : et il ne s'est pas laissé attendrir.
(a) A pour dans est d'un emploi fréquent au xvii» si£cle.
(3) Trancher équivaut à retrancher, supprimer. Nous avons signalé de nombreux exemples de ces verbes simples qui ont au xvii» siècle le sens des composés actuels {tenir ~ obtenir, s'assurer = se rassurer, etc.).
(4) Oit pour auquel est usuel ù cette date.
RACINE
En vain, sourd à Calchas, il l'avoit rejetée : Par la bouche des Grecs contre moi conjurés Leurs ordres éternels se sont trop déclarés. Partez : à vos honneurs j'apporte trop d'obstacles. Vous-même dégagez la foi de vos oracles (1) ; Signalez ce héros à la Grèce promis ; Tournez votre douleur contre ses ennemis. Déjà Priam pâlit ; déjà Troie en alarmes Redoute mon bûcher (2), et frémit de vos larmes. Allez ; et dans ses murs vides de citoyens, Faites pleurer ma mort aux veuves des Troyens. Je meurs dans cet espoir, satisfaite et tranquille. Si je n'ai pas vécu la compagne d'Achille, J'espère que du moins un heureux avenir A vos faits immortels joindra mon souvenir; Et qu'un jour mon trépas, source de votre gloire, Ouvrira le récit d'une si belle histoire (3). Adieu, Prince ; vivez, digne race des Dieux.
ACHILLE
Non, je ne reçois point vos funestes adieux.
En vain par ce discours votre cruelle adresse
Veut servir votre père, et tromper ma tendresse.
En vain vous prétendez, obstinée à mourir.
Intéresser ma gloire à vous laisser périr ;
Ces moissons de lauriers, ces honneurs, ces conquêtes,
Ma main, en vous servant, les trouve toutes prêtes.
Et qui de ma faveur se voudroit honorer
Si mon hymen prochain ne peut vous assurer (4)?
Ma gloire, mon amour vous ordonnent de vivre.
Venez, Madame ; il faut les en croire, et me suivre.
IPHIGÉNIE
Qui ? moi ? que contre un père osant me révolter,
Je mérite la mort que j'irois éviter (5) ?
Où seroit le respect? Et ce devoir suprême....
(1) C'est-à-dire : montrcK quHl faut croire aux oracles qui ont fait de vou$ le héros de la guerre de Troie.
(2) Le bûcher où Ton brûlera son corps.
(3) La même idée est exprimée par riphigénie d'Euripide que Rotrou avait imité» avant Racine.
(4) Assurer = donner la sécurité. Nous avons déjà signalé le même sens pour s'assurer = trouver la sécurité.
(5) Ceci est conforme aux droits du père de famille dans l'antiquité, a Rome tout au moins.
IPHIGÉNIE
ACHILLIÎ
Vous suivrez un époux avoué par lui-même. C'est un titre qu'en vain il prétend me voler. Ne fait-il des serments que pour les violer? Vous-même, que retient un devoir si sévère, Quand il vous donne à moi, n'est-il point votre père? Suivez-vous seiUcment ses ordres absolus Quand il cesse de l'être et ne vous connoît plus ? Enfin, c'est trop tarder, ma princesse ; et ma crainte....
IPHIGÉNIE
Quoi ? Seigneur, vous iriez jusques à la contrainte ? D'un coupable transport écoutant la chaleur (1), Vous pourriez ajouter ce comble à mon malheur ? Ma gloire vous seroit moins chère que ma vie ? Ah ! Seigneur, épargnez la triste Iphigénie. Asservie à des lois que j'ai dû respecter, C'est déjà trop pour moi que de vous écouter. Ne portez pas plus loin votre injuste victoire ; Ou par mes propres mains immolée à ma gloire, Je saurai m'affranchir, dans ces extrémités. Du secours dangereux que vous me présentez.
ACHILLE
Hé bien ! n'en parlons plus. Obéissez, cruelle, Et cherchez une mort qui vous semble si belle. Portez à votre père un cœur où j'entrevoi Moins de respect pour lui que de haine pour moi. Une juste fureur s'empare de mon âme.
Vous allez à l'autel, et moi, j'y cours. Madame. Si de sang et de morts le ciel est affamé, Jamais de plus de sang ses autels n'ont fumé (2). A mon aveugle amour tout sera légitime. Le prêtre deviendra la première victime (3), Le bûcher, par mes mains détruit et renversé. Dans le sang des bourreaux nagera dispersé ; Et si dans les horreurs de ce désordre extrême
(1) Chaleur dans le sens de sentiment violent est une métaphore courante au XVII" siècle.
(2) Remarquer la hardiesse de ce présent qui évoque la scène comme si elle était déjà inévitable .
(3) Racine ici imite Rotrou :
Je suivrois sans respect la fureur qui m'anime; J'immolerois le prêtre aux yeux de la victime, Et i'achètcrois l'heur de servir ces beaux yeux Au mépris des enfers, des hommes et des Dieux.
RACINE -
Votre père frappé tombe et périt lui-même, Alors, de vos respects voyant les tristes fruits, Reconnoissez les coups que vous aurez conduits.
IPHIGÉNIE
Ah ! Seigneur, Ah ! cruel.... Mais il fuit, il m'échappe. O toi, qui veux ma mort, me voilà seule, frappe ; Termine, juste ciel, ma vie et mon effroi, Et lance ici des traits qui n'accablent que moi.