‹ Théâtre. Préfaces et notes de M. MornetChapitre 133 sur 133 · SCENE VI · texte numérisé non relu

SCENE VI

ULYSSE, CLYTEMNESTRE, ARCAS, ^GINE, Gardes

ULYSSE Non, votre fille vit, et les Dieux sont contents. Rassurez-vous. Le ciel a voulu vous la rendre.

CLYTEMNESTRE Elle vit ! Et c'est vous qui venez me l'apprendre ! ULYSSE

Oui, c'est moi, qui longtemps contre elle et contre vous Ai cru devoir, Madame, affermir votre époux; Moi, qui jaloux tantôt de l'honneur de nos armes. Par d'austères conseils ai fait couler vos larmes. Et qui viens, puisqu'enfin le ciel est apaisé, Réparer tout l'ennui (1) que je vous ai causé.

CLYTEMNESTRE Ma fille! Ah! Prince. O ciel! Je demeure éperdue. Quel miracle, Seigneur, quel Dieu me l'a rendue ?

ULYSSE Vous m'en voyez moi-même en cet heureux moment Saisi d'horreur (2), de joie et de ravissement. Jamais jour n'a paru si mortel à la Grèce (3) ! Déjà de tout le camp la discorde maîtresse Avoit sur tous les yeux mis son bandeau fatal. Et donné du combat le funeste signal.

De ce spectacle affreux votre fille alarmée Voyoit pour elle Achille, et contre elle l'armée ; Mais, quoique seul pour elle, Achille furieux Épouvantoit l'armée, et partageoit les Dieux. Déjà de traits en l'air s'élevoit un nuage ; Déjà couloit le sang, prémices du carnage. Entre les deux partis Calchas s'est avancé, L'œil farouche, l'air sombre, et le poil (4) hérissé, Terrible, et plein du Dieu qui l'agitoit sans doute (5) : « Vous, Achille, a-t-il dit, et vous. Grecs, qu'on m'écoute.

(1) Le vers montre bien quel était au xvn« siècle le sens très fort du mot enntii.

(2) Horreur, au sens étymologique de terreur sacrée. Ci) Paru = semblé. A la Grèce = pour la Grèce.

(4) Poil au singulier pour cheveux était dusage courant au xvii' siècle et tout a fait du style noble. Le mot est dans le Cid.

(5) Les anciens croyaient en efîct que les devins et pythonisses étaient réellement possédés par leur dieu.

========= IPHIGENIE

Le Dieu qm maintenant vous parle par ma voix

M'explique son oracle, et m'instruit de son choix.

Un autre sang d'Hélène, une autre Iphigcnie

Sur ce bord immolée y doit laisser sa vie.

Tliésce avec Hélène uni secrètement

Fit succéder l'hymen à son enlèvement.

Une fille en sortit, que sa mère a celée ;

Du nom d'Iphigénie elle fut appelée.

Je vis moi-même alors ce fruit de leurs amours.

D'un sinistre avenir je menaçai ses jours.

Sous un nom emprunté sa noire destinée

Et ses propres fureurs ici l'ont amenée.

Elle me voit, m'entend, elle est devant vos yeux ;

Et c'est elle, en un mot, que demandent les Dieux. »

Ainsi parle Calchas. Tout le camp immobile L'écoute avec frayeur, et regarde Éiiphile. Elle étoit à l'autel, et peut-être en son cœur Du fatal sacrifice accusoit la lenteur.

Elle-même tantôt, d'une course subite, Étoit venue aux Grecs annoncer votre fuite. On admire en secret sa naissance et son sort. Mais puisque Troie enfin est le prix de sa mort, L'armée à haute voix se déclare contre elle, Et prononce à Calchas sa sentence mortelle. Déjà pour la saisir Calchas lève le bras : « Arrête, a-t-elle dit. et ne m'approche pas (1). Le sang de ces héros dont tu me fais descendre Sans tes profanes mains saura bien se répandre.» Furieuse, elle vole, et sur l'autel prochain Prend le sacré couteau, le plonge dans son sein. A peine son sang coide et fait rougir la terre. Les Dieux font sur l'autel entendre le tonnerre (3) ; Les vents agitent l'air d'heureux frémissements. Et la mer leur répond par ses mugissements; La rive au loin gémit, blanchissante d'écume : La flamme du bûcher d'elle-même s'allume : Le ciel brille d'éclairs, s'entr'ouve, et parmi nous Jette une sainte horreur qui nous rassure tous.

(1) Ici encore Racine imiic l'WcM&e d'Euripide lorsque Polyxènc se lue pour éviter qu'on ne la sacrifie.

(2) Nous dirions aujourd'hui : à peine... lorsque... Mais la construcUon de Racine est celle qui est usuelle au xvn« siècle.

"ffi ======

RACINE

Le soldat étonné dit que dans une nue (1) Jusque sur le bûcher Diane est descendue, Et croit que s' élevant au travers de ses feux, Elle portoit au ciel notre encens et nos vœux. Tout s'empresse, tout part. La seule Iphigénie Dans ce commun bonheur pleure son ennemie. Des mains d'Agamemnon venez la recevoir. Venez, Achille et lui, brûlants de vous revoir, Madame, et désormais tous deux d'intelligence, Sont prêts à confirmer leur auguste alliance.

CLYTEMXESTRE Par quel prix, quel encens, ô ciel ! puis- je jama Récompenser Achille, et payer tes bienfaits ?

(I) Nue pour nuage est assez fréquent au xtu« siècle.

FIN d'iPHIGÉNIE

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