BAJAZET, ROXANE
ROXANE
Prince, l'heure fatale est enfin arrivée
Çn'à (1) votre liberté le ciel a réservée.
Rien ne me retient plus, et je puis dès ce jour
Accomplir le dessein qu'a formé mon amour.
Non que vous assurant d'un triomphe facile,
Je mette entre vos mains un empire tranquille ;
Je fais ce que je puis, je vous l'avois promis ;
J'arme votre valeur contre vos ennemis ;
J'écarte de vos jours un pérU manifeste;
Votre vertu (2), Seigneur, achèvera le reste.
Osmin a vu l'armée; elle penche pour vous;
Les chefs de notre loi conspirent avec nous ;
Le visir Acomat vous répond de Bysance ;
Et moi, vous le savez, je tiens sous ma puissance
Cette foule de chefs, d'esclaves, de muets (3),
Peuple que dans ses murs renferme ce palais,
Et dont à ma faveur les âmes asservies
M'ont vendu dès longtemps leur silence et leurs vies.
Commencez maintenant. C'est à vous de courir
Dans le champ glorieux que j'ai su vous ouvrir.
Vous n'entreprenez point une injuste carrière ;
Vous repoussez, Seigneur, une main meurtrière :
L'exemple en est commun ; et parmi les sultans,
Ce chemin à l'Empire a conduit de tous temps.
Mais pour mieux commencer, hâtons-nous l'un et l'autre
D'assurer à la fois mon bonheur et le vôtre.
Montrez à l'univers, en m'attachant à vous,
Que quand je vous servois, je servois mon époux ;
(i) A = pour. Emploi fréquent au xvn« siècle.
(2) Vertu au sens du latin virtus, courage.
(3) Racine emprunte au livre de Rlcaut ce détail sur les esclaves sourds et par conséquent muets.
================================ BAJAZET
Et par le nœnd sacré d'un heureux hyménée Justifiez la foi que je vous ai donnée.
BAJAZET
Ah I que proposez-vous, Madame ?
ROXANK
Hé quoi, Seigneur?
Quel obstacle secret trouble notre bonheur ?
BAJAZET
Madame, ignorez-vous que l'orgueil de l'Empire... Que ne m'épargnez-vous la douleur de le dire ?
ROXANE
Oui, je sais que depuis qu'un de vos empereurs,
Bajazet, d'un barbare éprouvant les fureurs,
Vit au char du vainqueur son épouse enchaînée,
Et par toute l'Asie à sa suite traînée.
De l'honneur ottoman ses successeurs jaloux
Ont daigné rarement prendre le nom d'époux (1).
Mais l'amour ne suit point ces lois imaginaires ;
Et sans vous rapporter des exemples vulgaires,
Solyman (2) (vous savez qu'entre tous vos aïeux.
Dont l'univers a craint le bras victorieux.
Nul n'éleva si haut la grandeur ottomane).
Ce Solyman jeta les yeux sur Roxelane.
Malgré tout son orgueil, ce monarque si fier
A son trône, à son lit daigna l'associer,
Sans qu'elle eût d'autres droits au rang d'impératrice
Qu'un peu d'attraits peut-être, et beaucoup d'artifice.
BAJAZET
n est vrai. Mais aussi voyez ce que je puis, Ce qu'étoit Solyman, et le peu que je suis. Solyman jouissoit d'une pleine puissance : L'Egypte ramenée à son obéissance, Rhodes, des Ottomans ce redoutable écueil De tous ses défenseurs devenu le cercueil (3), Du Danube asservi les rives désolées (4), De l'empire persan les bornes reculées,
(1) Tamcrian, après avoir vaincu et faii périr Bajazct, traîna sa femme, qui ttalt de la famille des empereurs de Consianlinople, à sa suite. Racine doit ce détail à l'Abrégé de Vhistoire des Turcs de du Verdier.
(2) Soliman I«r le Magnifique (i5ao-i566).
(3) Les chevaliers de Rhodes qui s'étaient fortifiés dans 111e et s'établirent après sa chute (iâ22) dans l'tle de Malte.
<4) Allusion au siège de Vienne ea lâag et aux conquêtes en Hongrie, de i&m à 1563.
Dans leurs climats brûlants les Africains domptés,
Faisoient taire les lois devant ses volontés.
Que suis-je? J'attends tout du peuple et de l'armée.
Mes malheurs font encor toute ma renommée.
Infortuné, proscrit, incertain de régner,
Dois-je irriter les coeurs au lieu de les gagner ?
Témoins de nos plaisirs, plaindront-ils nos misères?
Croiront-ils mes périls et vos larmes sincères ?
Songez, sans me flatter du sort de Solyman,
Au meurtre tout récent du malheureux Osman (1).
Dans leur rébellion, les chefs des janissaires.
Cherchant à colorer leurs desseins sanguinaires,
Se crurent à sa perte assez autorisés
Par le fatal hymen que vous me proposez.
Que vous dirai-je enfin ? Maître de leur suffrage.
Peut-être avec le temps j'oserai davantage.
Ne précipitons rien, et daignez commencer
A me mettre en état de vous récompenser.
ROXANE
Je vous entends, Seigneur : je vois mon imprudence ;
Je vois que rien n'échappe à votre prévoyance.
Vous avez pressenti jusqu'au moindre danger
Où mon amour trop prompt vous alloit engager.
Pour vous, pour votre honneur, vous en craignez les suites,
Et je le crois. Seigneur, puisque vous me le dites.
Mais avez-vous prévu, si vous ne m'épousez.
Les périls plus certains oii vous vous exposez?
Songez-vous que sans moi tout vous devient contraire ?
Que c'est à moi surtout qu'il importe de plaire ?
Songez- vous que je tiens les portes du Palais,
Que je puis vous l'ouvrir ou fermer pour jamais,
Que j'ai sur votre vie un empire suprême.
Que vous ne respirez qu'autant que je vous aime ?
Et sans ce même amour, qu'offensent vos refus.
Songez- vous, en un mot, que vous ne seriez plus ?
BAJAZET
Oui, je tiens tout de vous ; et j'avois lieu de croire Que c'étoit pour vous-même une assez grande gloire,
(1) Osman II avait donné le rang d'épouse légitime à la sultane Chaszeki qui s'était fait affranchir de l'esclavage. Puis il épousa simultanément trois autres femmes. Il fut étranglé par les janissaires en 1622. Racine a trouvé l'épisode dans l'histoire de Ricaut.
=•■ BAJAZET
En voyant devant moi tout J'Empire à genoux, De m'entendre avouer que je tiens tout de vous. Je ne m'en défends point, ma bouche le confesse, Et mon respect saura le confirmer sans cesse. Je vous dois tout mon sang : ma vie est votre bien ; Mais enfin voulez-vous...
ROXANE
Non, je ne veux plus rien.
Ne m'importune plus de tes raisons forcées. Je vois combien tes vœux sont loin de mes pensées. Je ne te presse plus, ingrat, d'y consentir. Rentre dans le néant dont je t'ai fait sortir. Car enfin qui (1) m'arrête ? et quelle autre assurance Demanderois-je encor de son indifférence (2) ? L'ingrat est-il touché de mes empressements ? L'amour même entre-t-il dans ses raisonnements ? Ah! je vois tes desseins. Tu crois, quoi que je fasse, Que mes propres périls t'assurent de ta grâce, Qu'engagée avec toi par de si forts liens, Je ne puis séparer tes intérêts des miens. Mais je m'assure encore aux (3) bontés de ton frère : n m'aime, tu le sais; et malgré sa colère, Dans ton perfide sang je puis tout expier, Et ta mort suffira pour me justifier.
N'en doute point, j'y cours, et dès ce moment même.
Bajazet, écoutez : je sens que je vous aime. Vous vous perdez. Gardez (4) de me laisser sortir. Le chemin est encore ouvert au repentir. Ne désespérez point une amante en furie. S'il m'échappoit un mot, c'est fait de votre vie.
BAJAZET
Vous pouvez me l'ôter : elle est entre vos mains. Peut-être que ma mort, utile à vos desseins. De l'heureux Amurat obtenant votre grâce. Vous rendra dans son coeur votre première place.
(1) Qui pour qWeiKe qui est d'emploi usuel au xvii" siècle.
(2) Racine s'est souvenu dans ces vers comme dans ce que dit plus haut Bajazet du dialogue d'Ence et Didon dans l'Enéide, au moment ou Enée veut quitter Dldon.
(3) S'assurer i pour s'assurer sur est fréquent à cette date.
(4) Gardeti pour gardet-vous. Un grand nombre de verbes avalent a« XVII» siècle, sous la forme neutre, le sens que nous réservons au réfléchi (am-eter =• s'arrêter, abtmer = s'abtmer, etc.).
RACINE
ROXANE
Dans son cœur? Ah ! crois-tu, quand il le voudroit bien,
Que si je perds l'espoir de régner dans le tien,
D'une si douce erreur si longtemps possédée,
Je puisse désormais souffrir une autre idée,
Ni que je vive enfin, si je ne vis pour toi?
Je te donne, cruel, des armes contre moi,
Sans doute, et je devois retenir ma foiblesse :
Tu vas en triompher. Oui, je te le confesse,
J'affectois à tes yeux une fausse fierté.
De toi dépend ma joie et ma félicité.
De ma sanglante mort ta mort sera suivie.
Quel fruit de tant de soins que j'ai pris pour ta vie !
Tu soupires enfin, et semblés te troubler.
Achève, parle.
BAJAZET
O ciel ! que ne puis-je parler?
Quoi donc? Que dites-vous? et que viens-je d'entendre? Vous avez des secrets que je ne puis apprendre ! Quoi? de vos sentiments je ne puis m'eclaircir?
BAJAZET
Madame, encore un coup (1) ; c'est à vous de choisir. Daignez m'ouvrir au trône un chemin légitime, Ou bien, me voilà prêt : prenez votre victime.
ROXANE
Ah ! c'en est trop enfin : tu seras satisfait. Holà ! gardes, qu'on vienne.