‹ Théâtre. Préfaces et notes de M. MornetChapitre 35 sur 133 · ATALIDE, ZAÏRE ATALIDE · texte numérisé non relu

ATALIDE, ZAÏRE ATALIDE

Zaïre, c'en est fait, Atalide est perdue.

ZAÏRE

Vous!

ATALIDE

Je prévois déjà tout ce qu'il faut prévoir. Mon unique espérance est dans mon désespoir (1).

ZAÏRE

Mais, Madame, pourquoi?

ATALIDE

Si tu venois d'entendre Quel funeste dessein Roxane vient de prendre, Quelles conditions elle veut imposer !

Bajazet doit périr, dit-elle, ou l'épouser. S'il se rend, que deviens-je en ce malheur extrême? Et s'il ne se rend pas, que devient-il lui-même?

ZAÏRE

Je conçois ce malheur ; mais à ne point mentir, Votre amour dès longtemps a dû le pressentir.

ATALIDE

Ah! Zaïre, l'amour a-t-il tant de prudence? Tout sembloit avec nous être d'intelligence :

(I) Corneille a dit dans le Cid:

Ma plus douce espérance est de perdre l'espoir.

Mais cette antithisc précieuse se retrouve chez presque tous les poètes gaUnts du XVII* siècle, sous une forme ou sous une autre.

RACINE -r.:===========^..===::==.:..=====

Roxane, se livrant toute entière (1) à ma foi,

Du cœur de Bajazet se reposoit sur moi,

M'abandonnoit le soin de tout ce qui le touche ;

Le voyoit par mes yeux, lui parloit par ma bouche ;

Et je croyois toucher au bienheureux moment

Où j'allois par ses mains couronner mon amant.

Le ciel s'est déclaré contre mon artifice.

Et que falloit-il donc, Zaïre, que je fisse ?

A l'erreur de Roxane ai-je dû (2) m' opposer,

Et perdre mon amant pour la désabuser?

Avant que dans son cœur cette amour (3) fût formée,

J'aimois, et je pouvois m'assurer d'être aimée.

Dès nos plus jeunes ans, tu t'en souviens assez.

L'amour serra les nœuds par le sang commencés.

Élevée avec lui dans le sein de sa mère.

J'appris à distinguer Bajazet de son frère ;

Elle-même avec joie unit nos volontés.

Et quoique après sa mort l'un de l'autre écartés.

Conservant, sans nous voir, le désir de nous plaire,

Nous avons su toujours nous aimer et nous taire.

Roxane, qui depuis, loin de s'en défier,

A ses desseins secrets voulut m'associer,

Ne put voir sans amour ce héros trop aimable :

EUe courut lui tendre une main favorable.

Bajazet étonné rendit grâce à ses soins.

Lui rendit des respects : pouvoit-il faire moins ?

Mais qu'aisément l'amour croit tout ce qu'il souhaite î

De ses moindres respects Roxane satisfaite

Nous engagea tous deux par sa facilité

A la laisser jouir de sa crédulité.

Zaïre, il faut pourtant avouer ma faibloissc :

D'un mouvement jaloux je ne fus pas maîtresse.

Ma rivale, accablant mon amant de bienfaits,

Opposoit un empire à mes foibles attraits ;

Mille soins la rendoient présente à sa mémoire;

Elle l'entretenoit de sa prochaine gloire.

Et moi, je ne puis rien. Mon cœur, pour tous discours,

N'avoit que des soupirs, qu'il répétoit toujours.

Le ciel seul sait combien j'en ai versé de larmes.

(1) La règle de tout était encore discutée et la pratique était très incertaine.

(2) Ai-je dû pour aurais-je dû est un latinisme fréquent au xvii» siècle.

(3) Amour pouvait à cette date être des deux genres. Mais le masculin commençait, au singulier, à l'emporter.

Mais enfin Bajazet dissipa mes alarmes.

Je condamnai mes pleurs, et jusques (1) aujourd'hui

Je l'ai pressé de feindre, et j'ai parlé pour luit

Hélas ! tout est fini. Roxane méprisée

Bientôt de son erreur sera désabusée.

Car enfin Bajazet ne sait point se cacher :

Je connois sa vertu prompte à s'effaroucher.

Il faut qu'à tous moments, tremblante et secourable,

Je donne à ses discours un sens plus favorable.

Bajazet va se perdre. Ah ! si, comme autrefois,

Ma rivale eût voulu lui parler par ma voix!

Au moins si j'avais pu préparer son visage!

Mais, Zaïre, je puis l'attendre à son passage :

D'un mot ou d'un regard je puis le secourir.

Qu'il l'épouse, en un mot, plutôt que de périr.

Si Roxane le veut, sans doute il faut qu'il meure.

Il se perdra, te dis-je. Atalide, demeure ;

Laisse, sans t'alarmer ton amant sur sa foi.

Penses-tu mériter qu'on se perde pour toi ?

Peut-être Bajazet, secondant ton envie,

Plus que tu ne voudras aura soin de sa vie.

ZAÏRE

Ah! dans quels soins. Madame, allez- vous vous plonger? Toujours avant le temps faut-il vous affliger ? Vous n'en pouvez douter, Bajazet vous adore. Suspendez ou cachez l'ennui (2) qui vous dévore. N'allez point par vos pleurs déclarer vos amours. La main qui l'a sauvé le sauvera toujours. Pourvu qu'entretenue en son erreur fatale (3), Roxane jusqu'au bout ignore sa rivale. Venez en d'autres lieux enfermer vos regrets, Et de leur entrevue attendre le succès (4).

Hé bien ! Zaïre, allons. Et toi, si ta justice De deux jeunes amants veut punir l'artifice, O ciel, si notre amour est coudamné de (5) toi. Je suis la plus coupable : épuise tout sur moi.

(1) Jusques aujourd'hui est la construction logique (jusqu'au jour d'hui) et reste en usage jusqu'au xvin» siècle.

(a) On voit le sens très fort qu'ennui garde constamment au xvn* siècle.

(3) Fatale = voulue par le destin. C'est le sens latin.

(4) Succès s issue. Sens (tymologlque déjà signalé.

(5) De <■ par avec un verbe passif est fréquent au xyii« siècle.

FIN DU PREMIER ACTE ^ 93

RACINE

Page 1