‹ Théâtre. Préfaces et notes de M. MornetChapitre 4 sur 133 · ANTIOCHUS, ARSACE ANTIOCHUS · texte numérisé non relu

ANTIOCHUS, ARSACE ANTIOCHUS

Arsace, entrerons-nous?

ARSACE

Seigneur, j'ai vu la Reine ; Mais pour me faire voir, je n'ai percé qu'à peine (1) Les flots toujours nouveaux d'un peuple adorateur Qu'attire sur ses pas sa prochaine grandeur, Titus, après huit jours d'une retraite austère, Cesse enfin de pleurer Vespasien son père. Cet amant se redonne aux soins de son amour ; Et si j'en crois, Seigneur, l'entretien de la cour, Peut-être avant la nuit l'heureuse Bérénice Change le nom de reine au (2) nom d'impératrice.

ANTIOCHUS

Hélas !

Quoi ? ce discours pourroit-il vous troubler ?

ANTIOCHUS

Ainsi donc sans témoins je ne lui puis parler ?

ARSACE

Vous la verrez, Seigneur : Bérénice est instruite Que vous voulez ici la voir seule et sans suite. La Reine d'un regard a daigné m'avertir Qu'à votre empressement elle alloit consentir ; Et sans doute elle attend le moment favorable Pour disparoitre aux yeux d'une cour qui l'accable.

ANTIOCHUS

Il suffit. Cependant n'as-tu rien négligé

Des ordres importants dont je t'atois chargé?

ARSACE

Seigneur, vous connoissez ma prompte obéissance. Des vaisseaiix dans OsUe armés en diligence, Prêts à quitter le port de moments en moments (3), N'attendent pour partir que vos commandements. Mais qui renvoyez-vous dans votre Comagène (4)?

(i) A peine = avec peine. Sens usuel au xvn« siùcic. (a) Cet emploi de à = pour est fréquent au xvip siècle.

(3) On employait plutôt à cette date le singulier, mais il y a des exemples du pluriel.

(4) La Comagène était située au nord-est de la Syrie, près de l'Eupbraw.

RACINE

ANTIOCHUS

Arsace, il fattt partir quand j'aurai vu la Reine.

Oxù doit partir ?

ANTIOCHUS Moi.

ARSACE

Vous?

ANTIOCHUS

En sortant du palais, Je sors de Rome, Arsace, et j'en sors pour jamais.

ARSACE

Je suis surpris sans doute, et c'est avec justice. Quoi ? depuis si longtemps la reine Bérénice Vous arrache, Seigneur, du sein de vos États ; Depuis trois ans dans Rome elle arrête vos pas ; Et lorsque cette reine, assurant sa conquête, Vous attend pour témoin de cette illustre fête. Quand l'amoureux Titus, devenant son époux, Lui prépare un éclat qui rejaillit sur vous...

ANTIOCHUS

Arsace, laisse-la jouir de sa fortune,

Et quitte (1) un entretion dont le cours m'importune.

ARSACE

Je vous entends, Seigneur : ces mêmes dignités Ont rendu Bérénice ingrate à vos bontés ; L'inimitié succède à l'amitié trahie.

ANTIOCHUS

Non, Arsace, jamais je ne l'ai moins haïe.

Quoi donc ? de sa grandeur déjà trop prévenu, Le nouvel empereur vous a-t-il méconnu?

Quelque pressentiment de son indifférence Vous fait-il loin de Rome éviter sa présence ?

ANTIOCHUS

Titus n'a point pour moi paru se démentir : J'aurois tort de me plaindre,

ARSACE

Et pourquoi donc partir ?

Quel caprice vous rend ennemi de vous-même ? Le ciel met sur le trône un prince qui vous aime. Un prince qui jadis témoin de vos combats Vous vit chercher la gloire et la mort sur ses pas, Et de qui la valeur, par vos soins secondée, (I) Nous avons signalé à la scène ii cet emploi de quitter pour laisser. = 20 ■

- BERENICE

Mit enfin sous le joug la rebelle Judée.

n se souvient du jour illustre et douloureux

Qui décida du sort d'un long siège douteux :

Sur leur triple rempart les ennemis tranquilles

Contemploient sans péril nos assauts inutiles ;

Le tjéiier impuissant les menaçoit en vain.

Vous seul, Seigneur, vous seul, une échelle à la main,

Vous portâtes la mort jusque sur leurs murailles.

Ce jour presque éclaira vos propres funérailles :

Titus vous embrassa mourant entre mes bras,

Et tout le camp vainqueur pleura votre trépas (1).

Voici le temps. Seigneur, oii vous devez attendre

Le fruit de tant de sang qu'ils vous ont vu répandre.

Si pressé du désir de revoir vos États,

Vous vous lassez de vivre où vous ne régnez pas.

Faut-il que sans honneur (2) l'Euphrate vous revoie ?

Attendez pour partir que César vous renvoie

Triomphant et chargé des titres souverains

Qu'ajoute encore aux rois l'amitié des Romains.

Rien ne peut-il, Seigneur, changer votre entreprise?

Vous ne répondez point ?

ANTIOCHUS

Que veux-tu que je dise ?

J'attends de Bérénice un moment d'entretien.

ARSACE

Hé bien, Seigneur ?

ANTIOCHUS

Son sort décidera du mien.

ARSACE

Comment ?

ANTIOCHUS

Sur son hymen j'attends qu'elle s'explique. Si sa bouche s'accorde avec la voix publique. S'il est vrai qu'on l'élève au trône des Césars, Si Titus a parlé, s'il l'épouse, je pars.

Mais qui rend à vos yeux cet hymen si funeste ?

ANTIOCHUS

Quand nous serons partis, je te dirai le reste.

(i) L'historien juif Josëphe raconte la tentative inutile que lit Antiochws Epiphane ponr prendre Jérusalem d'assaut. II ne dit rien du courage et des blessures d'Aniiochus que Racine imagine pour rehausser la dignité de soa personnage.

(3j San» titre dChonneur, tant honneurs...

RACINE

ARSACE

Dans quel trouble, Seigneur, jetez- vous mon esprit ?

ANTIOCHUS

La Reine vient. Adieu : fais tout ce que j'ai dit.

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