ANTIOCHUS, ARSACE ANTIOCHUS
Arsace, entrerons-nous?
ARSACE
Seigneur, j'ai vu la Reine ; Mais pour me faire voir, je n'ai percé qu'à peine (1) Les flots toujours nouveaux d'un peuple adorateur Qu'attire sur ses pas sa prochaine grandeur, Titus, après huit jours d'une retraite austère, Cesse enfin de pleurer Vespasien son père. Cet amant se redonne aux soins de son amour ; Et si j'en crois, Seigneur, l'entretien de la cour, Peut-être avant la nuit l'heureuse Bérénice Change le nom de reine au (2) nom d'impératrice.
ANTIOCHUS
Hélas !
Quoi ? ce discours pourroit-il vous troubler ?
ANTIOCHUS
Ainsi donc sans témoins je ne lui puis parler ?
ARSACE
Vous la verrez, Seigneur : Bérénice est instruite Que vous voulez ici la voir seule et sans suite. La Reine d'un regard a daigné m'avertir Qu'à votre empressement elle alloit consentir ; Et sans doute elle attend le moment favorable Pour disparoitre aux yeux d'une cour qui l'accable.
ANTIOCHUS
Il suffit. Cependant n'as-tu rien négligé
Des ordres importants dont je t'atois chargé?
ARSACE
Seigneur, vous connoissez ma prompte obéissance. Des vaisseaiix dans OsUe armés en diligence, Prêts à quitter le port de moments en moments (3), N'attendent pour partir que vos commandements. Mais qui renvoyez-vous dans votre Comagène (4)?
(i) A peine = avec peine. Sens usuel au xvn« siùcic. (a) Cet emploi de à = pour est fréquent au xvip siècle.
(3) On employait plutôt à cette date le singulier, mais il y a des exemples du pluriel.
(4) La Comagène était située au nord-est de la Syrie, près de l'Eupbraw.
RACINE
ANTIOCHUS
Arsace, il fattt partir quand j'aurai vu la Reine.
Oxù doit partir ?
ANTIOCHUS Moi.
ARSACE
Vous?
ANTIOCHUS
En sortant du palais, Je sors de Rome, Arsace, et j'en sors pour jamais.
ARSACE
Je suis surpris sans doute, et c'est avec justice. Quoi ? depuis si longtemps la reine Bérénice Vous arrache, Seigneur, du sein de vos États ; Depuis trois ans dans Rome elle arrête vos pas ; Et lorsque cette reine, assurant sa conquête, Vous attend pour témoin de cette illustre fête. Quand l'amoureux Titus, devenant son époux, Lui prépare un éclat qui rejaillit sur vous...
ANTIOCHUS
Arsace, laisse-la jouir de sa fortune,
Et quitte (1) un entretion dont le cours m'importune.
ARSACE
Je vous entends, Seigneur : ces mêmes dignités Ont rendu Bérénice ingrate à vos bontés ; L'inimitié succède à l'amitié trahie.
ANTIOCHUS
Non, Arsace, jamais je ne l'ai moins haïe.
Quoi donc ? de sa grandeur déjà trop prévenu, Le nouvel empereur vous a-t-il méconnu?
Quelque pressentiment de son indifférence Vous fait-il loin de Rome éviter sa présence ?
ANTIOCHUS
Titus n'a point pour moi paru se démentir : J'aurois tort de me plaindre,
ARSACE
Et pourquoi donc partir ?
Quel caprice vous rend ennemi de vous-même ? Le ciel met sur le trône un prince qui vous aime. Un prince qui jadis témoin de vos combats Vous vit chercher la gloire et la mort sur ses pas, Et de qui la valeur, par vos soins secondée, (I) Nous avons signalé à la scène ii cet emploi de quitter pour laisser. = 20 ■
- BERENICE
Mit enfin sous le joug la rebelle Judée.
n se souvient du jour illustre et douloureux
Qui décida du sort d'un long siège douteux :
Sur leur triple rempart les ennemis tranquilles
Contemploient sans péril nos assauts inutiles ;
Le tjéiier impuissant les menaçoit en vain.
Vous seul, Seigneur, vous seul, une échelle à la main,
Vous portâtes la mort jusque sur leurs murailles.
Ce jour presque éclaira vos propres funérailles :
Titus vous embrassa mourant entre mes bras,
Et tout le camp vainqueur pleura votre trépas (1).
Voici le temps. Seigneur, oii vous devez attendre
Le fruit de tant de sang qu'ils vous ont vu répandre.
Si pressé du désir de revoir vos États,
Vous vous lassez de vivre où vous ne régnez pas.
Faut-il que sans honneur (2) l'Euphrate vous revoie ?
Attendez pour partir que César vous renvoie
Triomphant et chargé des titres souverains
Qu'ajoute encore aux rois l'amitié des Romains.
Rien ne peut-il, Seigneur, changer votre entreprise?
Vous ne répondez point ?
ANTIOCHUS
Que veux-tu que je dise ?
J'attends de Bérénice un moment d'entretien.
ARSACE
Hé bien, Seigneur ?
ANTIOCHUS
Son sort décidera du mien.
ARSACE
Comment ?
ANTIOCHUS
Sur son hymen j'attends qu'elle s'explique. Si sa bouche s'accorde avec la voix publique. S'il est vrai qu'on l'élève au trône des Césars, Si Titus a parlé, s'il l'épouse, je pars.
Mais qui rend à vos yeux cet hymen si funeste ?
ANTIOCHUS
Quand nous serons partis, je te dirai le reste.
(i) L'historien juif Josëphe raconte la tentative inutile que lit Antiochws Epiphane ponr prendre Jérusalem d'assaut. II ne dit rien du courage et des blessures d'Aniiochus que Racine imagine pour rehausser la dignité de soa personnage.
(3j San» titre dChonneur, tant honneurs...
RACINE
ARSACE
Dans quel trouble, Seigneur, jetez- vous mon esprit ?
ANTIOCHUS
La Reine vient. Adieu : fais tout ce que j'ai dit.