BÉRÉNICE, ANTIOCHUS, PHÉNICE
BÉRÉNICE Enfin je me dérobe à la joie importune De tant d'amis nouveaux que me fait la fortune ; Je fuis de leurs respects l'inutile longueur, Pour chercher un ami qui me parle du cœur (1). Il ne faut point mentir : ma juste impatience Vous accusoit déjà de quelque négligence. Quoi ? cet Antiochus, disois-je, dont les soins Ont eu tout l'Orient et Rome pour témoins ; Lui que j'ai vu toujours constant dans mes traverses (2) Suivre d'un pas égal mes fortunes diverses ; Aujourd'hui que le ciel semble me présager (3) Un honneur qu'avec vous je prétends partager. Ce même Antiochus, se cachant à ma vue, Me laisse à la merci d'une foule inconnue ?
ANTIOCHUS
Il est donc vrai, Madame? et, selon ce discours, L'hymen va succéder à vos longues amours?
BÉRÉNICE
Seigneur, je vous veux bien confier mes alarmes.
Ces jours ont vu mes yeux baignés de quelques larmes :
Ce long demi que Titus imposoit à sa cour
Avoit même en secret suspendu son amour.
Il n'a voit plus pour moi cette ardeur assidue
Lorsqu'il (4) passoit les jours attaché sur ma vue.
Muet, chargé de soins, et les larmes aux yeux,
(1) Dm cœur = du. fond du cœur. L'expression était déjà dans Andra maque :
Tu lui parles du cœur, tu la cherches des yeux.
(2) Remarquer la coupe ternaire dont il y a chez Racine un certain nombre d'exemples :
Lui que i'al vu — toujours constant — dans mes traverses.
(3) La première édition portait :
Aujourd'hui que les Dieux semblent me présager. C«qui était faire parler Bérénice en Romaine. Racine s'est souvenu qu'elle était juive et qu'elle ne croyait par conséquent qu'à un Dieu unique.
(4) Entendons cette ardeur (qui était) assidue lorsqu'il...
n ne me laissoit plus que de tristes adieux. Jugez de ma douleur, moi dont l'ardeur extrême, Je vous l'ai dit cent fois, n'aime en lui que lui-même ; Moi qui loin des grandeurs dont il est revêtu, Anrois choisi son cœur, et cherché sa vertu.
ANTIOCHUS
D a repris pour vous sa tendresse première ?
BliRKNICE
Vous fûtes spectateur de cette nuit dernière.
Lorsque, pour seconder ses soins religieux
Le sénat a placé son père entre les Dieux (1).
De ce juste devoir sa piété contente
A fait place, Seigneur, an soin de son amante;
Et même en ce moment, sans qu'il m'en ait parlé,
n est dans le sénat, par son ordre assemblé.
Là de la Palestine il étend la frontière .
U y joint l'Arabie et la Syrie entière ;
Et si de ses amis j'en dois croire la voix.
Si j'en crois ses serments redoublés mille fois,
n va sur tant d'États couronner Bérénice (2),
Pour joindre à plus de noms le nom d'impératrice.
Il m'en viendra lui-même assurer en ce lieu.
Et je viens donc vous dire un éternel adieu.
BÉRÉNICE
Que dites- vous ? Ah ciel ! quel adieu ! quel langage j Prince, vous vous troublez et changez de visage'
ANTIOCHUS
Madame, il faut partir.
BÉRÉNICE
Quoi ? ne puis-je savoir Qsel sujet.,.
ANTIOCHUS (3
Il falloit partir sans la revoir.
BÉRÉNICE
Que craignez- vous ? Parlez : c'est trop longtemps se taire. Seigneur, de ce départ quel est donc le mystère?
ANTIOCHUS
Au moins sou venez- vous que je cède à vos lois, Et que vous m'écoutez pour la dernière fois.
(1) C'était la cérémonie de l'apothéose traditionnelk- après la mort des empereurs lorsqu'ils n'étaient pas tués par une révolution militaire.
(2) II ne faut pas oublier que ces rois conservés par Rome n'avaient qu'une autorité nominale.
(3) Ces mots sont dits en a parte.
RACINE
Si, dans ce haut degré de gloire et de puissance,
Il vous souvient des lieux où vous prîtes naissance,
Madame, il vous souvient que mon cœur en ces lieux
Reçut le premier trait qui partit de vos yeux (1).
J'aimai ; j'obtins l'aveu (2) d' Agrippa votre frère.
Il vous parla pour moi. Peut-être sans colère
Alliez-vous de mon cœur recevoir le tribut :
Titus, pour mon malheur, vint, vous vit, et vous plut (3).
n parut devant vous, dans tout l'éclat d'un homme
Qui porte entre ses mains la vengeance de Rome.
La Judée en pâlit. Le triste Antiochus
Se compta le premier au nombre des vaincus.
Bientôt de mon malheur interprète sévère,
Votre bouche à la mienne ordonna de se taire.
Je disputai (4) longtemps, je fis parler mes yeux;
Mes pleurs et mes soupirs vous suivoient en tous lieux.
Enfin votre rigueur emporta la balance :
Vous sûtes m'imposer l'exil ou le silence.
Il fallut le promettre, et même le jurer.
Mais puisqu'en ce moment j'ose me déclarer.
Lorsque vous m'arrachiez cette injuste promesse.
Mon cœur faisoit serment de vous aimer sans cesse.
BÉRÉNICE
Ah! que me dites- vous?
Je me suis tu cinq ans, Madame, et vais encor me taire plus longtemps.
De mon heureux rival j'accompagnai les armes; J'espérai de verser mon sang après mes larmes, Ou qu'au moins, jusqu'à vous porté par mille exploits, Mon nom pourroit parler, au défaut de ma voix. Le ciel sembla promettre une fin à ma peine : Vous pleurâtes ma mort, hélas ! trop peu certaine. Inutiles périls ! Quelle étoit mon erreur ! La valeur de Titus sm*passoit ma fureur (5).
(i) La métaphore peut sembler bien galante. Mais il ne faut pas oublier que traits, flammes, chaines. etc., faisaient partie du langage consacré de l'amour et étaient d'un usage presque nécessaire.
(2) Aveu = permission.
(3) Souvenir du mot de César (repris par Corneille dans Pompée) : veni, vidi, vici.
(4) Je disputai = fe luttai. Sens fréquent au xvii» siècle.
(5) Fureur au sens étymologique fréquent au xtii» siècle de patsion affolée et furieuse.
=========== BERENICE
n faut qu'à sa vertu mon estime réponde ; Quoique attendu, 2VIadame, à l'empire du monde, Chéri d« l'univers (1), enfin aimé de vous, Il sembloit à lui seul appeler tous les coups. Tandis que sans espoir, haï, lassé de vivre, Son malheureux rival ne sembloit que le suivre.
Je vois que votre cœur m'applaudit en secret ; Je vois que l'on m'écoute avec moins de regret. Et que trop attentive à ce récit funeste. En faveur de Titus vous pardonnez le reste.
Enfin, après un siège aussi cruel que lent. Il dompta les mutins, reste pâle et sanglant Des flammes, de la faim, des fureurs intestines, Et laissa leurs remparts cachés sous leurs ruines, Rome vous vit. Madame, arriver avec lui. Dans l'Orient désert quel devint mon ennui (2) ! Je demeurai longtemps errant dans Césarée (3), Lieux charmants où mon cœur vous avoit adorée. Je vous redemandois à vos tristes Etats ; Je cherchois en pleurant les traces de vos pas. Mais enfin succombant à ma mélancolie.
Mon désespoir tourna mes pas vers l'Italie. Le sort m'y réservoit le dernier de ses coups. Titus en m'cmbrassant m'amena devant vous. Un voile d'amitié vous trompa l'un et l'antre, Et mon amour devint le confident du vôtre. Mais toujours quelque espoir flattoit mes déplaisirs : Rome, Vespasien traversoient (4) vos soupirs ; Après tant de combats Titus cédoit peut-être. Vespasien est mort, et Titus est le maître. Que ne fuyois-je alors ? J'ai voulu quelques jours De son nouvel empire examiner le cours. Mon sort est accompli. Votre gloire s'apprête. Assez d'autres sans moi, témoins de cette fête, A vos heureux transports viendront joindre les leurs ; Pour moi, qui ne pourrois y mêler que des pleurs, D'un inutile amour trop constante victime,
(i) Souvenir du surnom de Titus : /« Délices du genre humain.
(2) Au sens très fort du xvii" siècle : douleur profonde. De même, deux vers plus loin, charmant a son sens étymologique : qui exerce un charme magique.
(3) Ville de Palestine. Racine suppose qu'elle était la capitale de Bérénice.
(4) Travertaieut = se mettaient en travers, faisaient otstacle à...
RACINE
Heureux dans mes malheurs d'en avoir pu sans crime Conter toute l'histoire aux yeux qui les ont faits, Je pars, plus amoureux que je ne fus jamais.
BÉRÉNICE
Seigneur, je n'ai pas cru que dans une journée
Qui doit avec César unir ma destinée,
n fût quelque mortel qui pût impunément
Se venir à mes yeux déclarer mon amant.
Mais de mon amitié mon silence est un gage :
J'oublie en sa faveur un discours qui m'outrage.
Je n'en ai point troublé le cours injurieux.
Je fais plus : à regret je reçois vos adieux.
Le ciel sait qu'au milieu des honneurs qu'il m'envoie,
Je n'attendois que vous pour témoin de ma joic ;
Avec tout l'univers j'honorois vos vertus;
Titus vous chérissoit, vous admiriez Titus.
Cent fois je me suis fait une douceur extrême
D'entretenir Titus dans un autre lui-même,
ANTIOCHUS
Et c'est ce que je fuis. J'évite, mais trop tard, Ces cruels entretiens où je n'ai point de part Je fuis Titus ; je fuis ce nom qui m'inquiète, Ce nom qu'à tous moments votre bouche répète. Que vous dirai-jc enfin? Je fuis des yeux distraits, Qui me voyant toujours, ne me voyoient jamais. Adieu : je vais, le cœur trop plein de votre image, Attendre, en vous aimant, la mort pour mon partage. Surtout ne craignez point qu'une aveugle douleur Remplisse l'univers du bruit de mon malheur. Madame, le seul bruit d'une mort que j'implore Vous fera souvenir que je vivois encore. Adieu.