ROXANE, ATALIDE
ROXANE
De quel étonnement, ô ciel ! suis-je frappée !
Est-ce un songe ? et mes yeux ne m'ont-ils point trompée ?
Quel est ce sombre accueil, et ce discours glacé
Qui semble révoquer tout ce qui s'est passé ?
Sur quel espoir croit-il que je me sois rendue,
Et qu'il ait regagné mon amitié perdue ?
J'ai cru qu'il me juroit que jusques à la mort
Son amour me laissoit maîtresse de son sort.
Se repent-il déjà de m'avoir apaisée?
Mais moi-même tantôt me serois-je abusée?
Ah!... Mais il vous parloit : quels étoient ses discours,
Madame ?
ATALIDE
Moi, Madame ! Il vous aime toujours.
ROXANE
n y va de sa vie au moins que je le croie. Mais, de grâce, parmi tant de sujets de joie, Répondez-moi, comment pouvez-vous expliquer Ce chagrin (1) qu'en sortant il m'a fait remarquer?
ATALIDE
Madame, ce chagrin n'a point frappé ma vue. Il m'a de vos bontés longtemps entretenue. n en étoit tout plein quand je l'ai rencontré. J'ai cru le voir sortir tel qu'il étoit entré. Mais, Madame, après tout, faut-il être surprise. Que tout prêt d'achever (2) cette grande entreprise, Bajazet s'inquiète, et qu'il laisse échapper Quelque marque des soins qui doivent l'occuper ?
ROXANE
Je vois qu'à l'excuser votre adresse est extrême. Vous parlez mieux pour lui qu'il ne parle lui-même.
ATALIDE
Et quel autre intérêt...
ROXANE
Madame, c'est assez.
Je conçois vos raisons mieux que vous ne pensez.
(1) Chagrin pour humeur sombre est d'emploi fréquent au xvii» siècle. Molière par exemple l'applique à Alcestc dans le Misanthrope.
(2) Au XVII" siè\;lc prit à, prit de, pris de sont constamment confondus.
RACINE ^-
Laissez-moi. J'ai besoin d'un peu de solitude. Ce jour me jette aussi dans quelque inquiétude. J'ai, comme Bajazet, mon chagrin et mes soins, Et je veux un moment y penser sans témoins.