SCÈNE V
BÉRÉNICE, PHÉNICK
PHÉNICE Que je le plains ! Tant de fidélité, Madame, méritoit plus de prospérité (1). Ne le plaignez-vous pas ?
(I) Prospérité, au singulier, a son sens étymologiqiK de SMCcis. Ce sens était assez rare, môme au xvii« siècle.
,__========================= BERENICE
BÉRÉNICE
Cette prompte retraite Me laisse, je l'avoue, une douleur secrète.
PHÉNICE
Je l'aurois retenu.
BÉRÉNICE
Qui ? moi ? le retenir ?
J'en dois perdre plutôt jusques au souvenir. Tu veux donc que je flatte une ardeur insensée ?
PHÉNICE
Titus n'a point encore expliqué sa pensée. Rome vous voit, Madame, avec des yeux jaloux; La rigueur de ses lois m'épouvante pour vous. L'hymen chez les Romains n'admet qu'une Romaine; Rome hait tous les rois, et Bérénice est reine (1).
Le temps n'est plus, Phénice, où je pouvois trembler. Titus m'aime ; il peut tout : il n'a plus qu'à parler. Il verra le sénat m'apportcr ses hommages. Et le peuple de fleurs couronner ses images.
De cette nuit, Phéuice, as- tu vu la splendeur? Tes yeux ne sont-ils pas tous (2) pleins de sa grandeur? Ces flambeaux, ce bûcher, cette nuit enflammée, Ces aigles, ces faisceaux, ce peuple, cette armée, Cette foule de rois, ces consuls, ce sénat, Qui tous de mon amant empruntoient leur éclat (3) ; Cette pourpre, cet or, que rehaussoit sa gloire. Et ces lauriers encor témoins de sa victoire ; Tous ces yeux qu'on voyoit venir de toutes parts Confondre sur lui seul leurs avides regards ; Ce port majestueux, cette douce présence. Ciel ! avec quel respect et quelle complaisance Tous les cœurs en secret l'assuroient de leur foi ! Parle : peut-on le voir sans penser comme moi Qu'en quelque obscurité que le sort l'eût fait nutre, Le monde, en le voyant, eût reconnu son maître ? Mais, Phénice, où m'emporte un souvenir charmant?
Cependant Rome entière, eu ce même moment,
(1) Corneille a tiré parti de cette haine de Rome pour les rois dans Pompée, à propos des amours de César et de Cléopâtre.
(2) La règle de tout avait £té établie par l'Académie, mais elle était encore très incertaine dans la pratique.
(3) D'après Louis Racine son père se serait souvenu ici de la description de l'apothéose faite par Hérodien.
RACINE
Fait des vœux pour Titus, et par des sacrifices De son règne naissant célèbre les prémices. Que tardons-nous ? Allons, pour son empire heureux, Au ciel, qui le protège, offrir aussi nos vœux. Aussitôt, sans l'attendre et sans être attendue Je reviens le chercher, et dans cette entrevue Dire tout ce qu'aux cœurs l'un de l'autre contents Inspirent des transports retenus si longtemps.
rm D« PREMIER ACTE
BERENICE