NOTICE SUR MITHRIDATE
La Calprenède avait fait représenter, en 1637, une tragédie : la Mort de Miihridate. Il est probable que Racine l'a ignorée, D ne lui doit rien dans tous les cas. Il n'a emprunté son sujet qu'aux historiens qu'il cite dans sa Préface.
On avait dit, dès le xvii« siècle, pour Britannicus comme on l'avait dit pour l'Horace Ou le Cinna ou le Pompée de Corneille, que Racine avait faussé l'histoire et que le Mithridate qui vécut était non un héros amoureux, mais un tyran sanguinaire et frénétique. Nous pensons aujourd'hui que ces chicanes où s'attarde la critique classique n'ont pas de sens Le dramaturge n'est pas un historien et ne saurait l'être. Il suffit qu'il respecte les traditions essentielles dont le spectateur apporte invinciblement avec lui le souvenir. Le Mithridate de Racine n'est pas le sultan oriental qui fit étrangler ses parents et ses femmes, mais c'est l'implacable ennemi des Romains et celui qui leur résista par tous les moyens, jusqu'à sa mort. Nous n'en demandons pas plus au poète. Il suffit pour le reste qu'il ait su faire vivre ses héros.
Ils vivent d'ailleurs d'une vie un peu inégale. Ni Phamacc ni Xipharès ne sont autre chose que des comparses :
Ils ont tous le môme mérite :
Tendres, galants, doux et discrets,
dit Voltaire d'HippoIyte, de Britannicus, de Bajazet, de Xipharès. C'est « Monsieur Bajazet » et « Monsieur Xipharès », et Mercier, à la fin du xvin« siècle, reprendra violemment la cri- - 145 =
RACINE
tique; ce sont des héros qu'on pourrait rencontrer à la Place Royale ou aux Champs-Elysées. On y rencontrerait peut-être aussi bien Monime. La Monime de l'histoire, dont nous ne savons d'ailleurs à peu près rien qui soit certain, dut aimer et mourir d'une autre manière. Comme Iphigénie, ou comme Esther, Monime est une « princesse », qui sait ce qu'on doit aux « convenances », et à la « fierté ». Mais c'est du moins une princesse héroïque et généreuse et chez qui la dignité du rang et les scrupules des manières polies s'accordent avec les plus émouvantes sincérités du cœur et les plus chastes énergies d'une volonté clairvoyante.
Elle n'est d'ailleurs pas l'héroïne de la pièce. Ses amours avec Xipharès en sont sans doute le ressort essentiel et c'est pour leur destin immédiat que nous devons trembler. Mais Racine ne s'est pas proposé de nous intéresser pour leurs tendresses heureuses ou trahies comme pour celles d'Andromaque et d'Hermione, d'Atalide et de Roxane. La carrière de Racine fut un triomphe, mais ce fut une lutte aussi. Les querelles littéraires étaient à cette date plus violentes qu'elles ne furent jamais. Racine avait contre lui, comme Corneille avait dû les subir, tous ceux qu'inquiète le succès et qui mettent la polémique au service de leur jalousie ; il se heurtait aussi bien à ceux qui avaient applaudi Corneille et qui l'aimaient toujours. Ainsi l'on comprendrait mal son théâtre si l'on ne se souvenait qu'il est une éternelle rivalité et qu'il s'efforce constamment de séduire les M™» de Sévigné et les Saint-Évremond et tous ceux qui restaient fidèles à « notre vieux Corneille ». Bérénice avait opposé les deux poètes sur le même sujet. Racine avait triomphé sans doute. Il avait triomphé aussi bien avec Bajazet et JA^'^ de Sévigné avait dû en convenir. Mais Bajazet était une tragédie d'amour. La pièce pro^ivait que Racine savait faire parler puissamment la jalousie et les «faiblesses ducdeuf». Il y avait loin pourtant de ces faiblesses aux héroïsmes cornéliens. Si même leur