SCÈNE II
MONIME, XIPHARES
Seigneur, je viens à vous. Car enfin aujourd'hui, Si vous m'abandonnez, quel sera mou appui? Sans parents, sans amis, désolée et craintive, Reine longtemps de nom, mais en effet captive (1), Et veuve maintenant sans avoir eu d'époux. Seigneur, de mes malheurs ce sont là les plus doux. Je tremble à (2) vous nommer l'ennemi qui m'opprime. J'espère toutefois qu'un cœur si magnanime Ne sacrifiera point les pleurs des malheureux Aux intérêts du sang qui vous unit tous deux. Vous devez à ces mots reconnoître Pharnace. C'est lui. Seigneur, c'est lui dont la coupable audace Veut, la force à la main, m'attacher à son sort Par un hymen pour moi plus cruel que la mort. Sous quel astre ennemi (3) faut-il que je sois née? Au joug d'un autre hymen sans amour destinée, A peine je suis libre et goûte quelque paix. Qu'il faut que je me livre à tout ce que je hais. Peut-être je devrois, plus humble en ma misère. Me souvenir du moins que je parle à son frère. Mais, soit raison, destin, soit que ma haine en lui Confonde les Romains dont il cherche l'appui,
(1) En «ffet » en réalité. Sens fréquent au xvii* siècle.
(2) A = pour (et non pas je tremble de vous nommer, j'hésite à voua nommer). Emploi de à alors usuel.
(3) On croyait encore au xvii» siècle & rastrolofiic qui déterminait la destinée par la position des astres au moment de la naissance. Mais le mot d'iis<re était déjà devenu simplement synonyme de fortune.
RACINE ■ r
Jamais hymen formé sous le plus noir auspice De l'hymen que je crains n'égala le supplice. Et si Monime en pleurs ne peut vous émouvoir. Si je n'ai plus pour moi que mon seul désespoir. Au pied du même autel où je suis attendue, Seigneur, vous me verrez, à moi-même rendue, Percer ce triste cœur qu'on veut tyranniser, Et dont jamais encor je n'ai pu disposer
XIPHARÈS
Madame, assurez-vous de mon obéissance ; Vous avez dans ces lieux une entière puissance. Pharnace ira, s'il veut, se faire craindre ailleurs. Mais vous ne savez pas encor tous vos malheurs.
MONIME
Hé ! quel nouveau malheur peut affliger Monime, Seigneur?
XIPHARÈS
Si vous aimer c'est faire un si grand crime (1), Pharnace n'en est pas seul coupable aujourd'hui ; Et je suis mille fois plus criminel que lui.
MONIME
Vousf
XIPHARÈS
Mettez ce malheur au rang des plus funestes ; Attestez, s'il le faut, les puissances célestes Contre un sang malheureux, né pour vous tourmenter, Père, enfants (2), animés à vous persécuter. Mais-^vec quelque ennui que vous puissiez apprendre Cet amour criminel qui vient de vous surprendre, Jamais tous vos malheurs ne sauroient approcher Des maux que j'ai soufferts en le voulant cacher. Ne croyez point pourtant que semblable à Pharnace, Je vous serve aujourd'hui pour me mettre en sa place. Vous voulez être à vous, j'en ai donné ma foi, Et vous ne dépendrez ni de lui ni de moi. Mais quand je vous aurai pleinement satisfaite, En quels lieux avez- vous choisi votrs retraite ? Sera-ce loin, Madame, ou près de mes États? Me sera-t-il permis d'y conduire vos pas?
(1) Le verbe faire était alors, dit Vaugclas, « le plus étendu de la langue ». On le substituait à d'autres verbes dans une foule d'expressions {faire estùng, eombat, raillerie, etc.).
(2) Père, enfants sont une apposition qui développe le mot sang = famille.
-==================================^ MITHRIDATE
Verrcz-vous d'un même œil 1« crime et l'innocence? En fuyant mon rival, fuirez- vous ma présence? Pour prix d'avoir si bien secondé vos souhaits, Faudra-t-il me résoudre à ne vous voir jamais?
MONIME
Ah! que m'apprenez- vous ?
XIPHARÈS
Hé quoi? belle Monimc, Si le temps peut doxiner quelque droit légitime, Faut-il vous dire ici que le premier de tous Je vous vis, je formai le dessein d'être à vous, Quand vos charmes naissants, inconnus à mon père, N'avoient cncor paru qu'aux yeux de votre mère Ah ! si par mon devoir forcé de vous quitter, Tout mon amour alors ne put pas éclater, Ne vous souvient-il plus, sans compter tout le reste, Combien je me plaignis de ce devoir funeste? Ne vous sou vient -il plus, en quittant (1) vos beaux yeux, Quelle vive doideur attendrit mes adieux? Je m'en souviens tout seul. Avouez-le, Madame, Je vous rappelle un songe effacé de votre âme. Tandis que loin de vous, sans espoir de retour. Je nourrissois encore un malheureux amour. Contente, et résolue à l'hymen de mon père. Tous les malheurs du fils ne vous affligeoient guère
MONIME
Hélas!
Avez-vous plaint un moment mes ennuis?
MONIME
Prince.... n'abusez point de l'état ou je suis.
XIPHARÈS
En abuser, ô ciel ! quand je cours vous défendre. Sans vous demandez rien, sans oser rien prétendre (2) ; Que vous dirai-je enfin! lorsque je vous promets De vous mettre en état de ne me voir jamais !
MONIME
C'est me promettre plus que vous ne sauriez faire.
XIPHARÈS
Quoi? malgré mes serments vous croyez le contraire? Vous croyez qu'abusant de mon aiitorité,
(i) Quittant ne peut se rauachcr grammaticalement à aucun mot. Ilserap» porte à l'idée de ;e, contenue dans mes adieux. De pareilles constructions sont fréquentes au xvii» siôcle.
» (2) Voir à la scène précMenie la note sur prétendre.
RACINE
Je prétends attenter à votre liberté ?
On vient, Madame, on vient. Expliquez-vous, de grâce.
Un mot.
MONIME
Défendez-moi des fureurs de Pharnace.
Pour me faire, Seigneur, consentir à vous voir Vous n'aurez pas besoin d'un injuste pouvoir.
Ah! Madame....
MONIME
Seigneur, vous voyez votre frère.