MONIME, PHARNACE, XIPHARÈS PHARNACE
Jusques à quand, Madame, attendrez-vous mon père? Des témoins de sa mort viennent à tous moments Condamner votre doute et vos retardements (1). Venez, fuyez l'aspect de ce climat sauvage, Qui ne parle à vos yeux que d'un triste esclavage. Un peuple obéissant vous attend à genoux. Sous un ciel plus heureux et plus digne de vous. Le Pont vous reconnoît dès longtemps pour sa reine ; Vous en portez encor la marque souveraine ; Et ce bandeau royal fut mis sur votre front Comme un gage assuré de l'empire de Pont. Maître de cet État que mon père me laisse, Madame, c'est à moi d'accomplir sa promesse. Mais il faut, croyez-moi, sans attendre plus tard, Ainsi que notre hymen presser notre départ. J^^os intérêts commu&s^^t mon cœur. l&.demandent. Prêts à vous recevoir, mes "vaisseaux vous attendent, Et du pied de l'autel vous y pouvez monter. Souveraine des mers qui vous doivent porter (2).
MONIME
Seigneur, tant de bontés ont lieu de me confondre.
Mais puisque le temps presse, et qu'il faut vous répondre,
(i) Retardement et retard s'emploient concurremment au xvii" siècle. (De taime change et changement, fourbe et fourberie, etc.).
(2) On a souvent fait remarquer combien un seul vers de Racine, un vers tel quecelui-làsufBt à créer autour de la tragédie classique, d'apparence abstraite, tout un décor, un horizon.
MITHRIDATE
Puis-je, laissant la feinte et les déguisements, Vous découvrir ici mes secrets sentiments ?
PHARNACE
Vous pouvez tout,
MONIME
Je crois que je vous suis connue.
Éphèse est mon pays (1) ; mais je suis descendue D'aïeux, ou rois, Seigneur, ou héros, qu'autrefois Leur vertu, chez les Grecs, mit au-dessus des rois, l^thridate me vit. Éphèse, et l'Ionie, A son heureux empire étoit alors unie.
U daigna m'envoyer ce gage de sa foi . Ce fut pour ma famille une suprême loi : n fallut obéir. Esclave couronnée.
Je partis pour l'hymen où j'étois destinée. Le Roi, qui m'attendoit au sein de ses États, Vit emporter ailleurs ses desseins et ses pas, Et tandis que la guerre occupoit son courage, M'envoya dans ces lieux éloignés de l'orage. J'y vins : j'y suis encor. Mais cependant, Seignctir, Mon père paya cher ce dangereux honneur, Et les Romains vainqueurs, pour première victimCi Prirent Philopœmen (2), le père de Mouime. Sous ce titre funeste il se vit immoler; Et c'est de quoi, Seigneur, j'ai voulu vous parler. Quelque juste fureur dont je sois animée, Je ne puis point à Rome opposer une armée ; Inutile témoin de tous ses attentats.
Je n'ai pour me venger ni sceptre ni soldats ; Enfin, je n'ai qu'un cœur. Tout ce que je puis faire, C'est de garder la foi que je dois à mon père. De ne point dans son sang aller tremper mes mains En épousant en vous l'allié des Romains.
PHARNACE
Que parlez- vous de Rome et de son alliance ? Pourquoi tout ce discours et cette défiance? Qui vous dit qu'avec eux je prétends m'allier?
MONIME
Mais vous-même. Seigneur, pouvez-vous le nier? Comment m'offririez-vous l'entrée et la couronne D'un pays que partout leur armée environne,
(i) Ccue origine de Monime n'est pas certaine. (2) Ce détail est de l'invention de Racine.
RACINE
Si le traité secret qui vous lie aux Romains Ne vous en assuroit l'empire et les chemins ?
PHARNACE
De mes intentions je pourrois vous instruire, Et je sais les raisons que j'aurois à vous dire, Si laissant en effet les vains déguisements, Vous m'aviez expliqué vos secrets sentiments. Mais enfin je commence, après tant de traverses, Madame, à rassembler vos excuses diverses ; Je crois voir l'intérêt que vous voulez celer, Et qu'un autre qu'un père ici vous fait parler.
XIPHARÈS
Quel que soit l'intérêt qui fait parler la Reine,
La réponse, Seigneur, doit-elle être incertaine ?
Et contre les Romains votre ressentiment
Doit-il pour éclater balancer un moment ?
Quoi? nous aurons d'im père entendu la disgrâce,
Et lents à le venger, prompts à remplir sa place,
Nous mettrons notre honneur et son sang en oubli (1)?
Il est mort : savons-nous s'il est enseveli ?
Qui sait si dans le temps que votre âme empressée
Forme d'un doux hymen l'agréable pensée,
Ce roi, que l'Orient tout plein de ses exploits
Peut nommer justement le dernier de ses rois,
Dans ses propres États privé de sépulture.
Ou couché sans honneur dans une foule obscure,
N'accuse point le ciel qui le laisse outrager,
Et des indignes fils (2) qui n'osent le venger ?
Ah! ne languissons plus dans un coin du Bosphore.
Si dans tout l'univers quelque roi libre encore,
Parthe, Scythe ou Sarmate, aime sa liberté.
Voilà nos alliés : marchons de ce côté.
Vivons, ou périssons dignes de Mithridate ;
Et songeons bien plutôt, quelque amour qm nous flatte,
A défendre du joug et nous et nos États,
Qu'à contraindre des cœurs qui ne se donnent pas (3)
(i) Mettre en oubli pour oublier était d'usage fréquent au xvii'siècte. Nou« avons conservé des expressions analogues ; mettre en doute, mettre en balance, etc..
(2) Selon Louis Racine des serait une faute d'impression pour deux (qui pouvait alors s'écrire deus). L'expression des indignes pour d'indignes paraissait déjà incorrecte à des contemporains de Racine comme Boileau et Brossette.
(3) Il y a entre le rôle de Xipharès et celui de Nicoméde de Corneille des
MITHRIDATE
PHARNACE
Il sait VOS sentiments. Me trompois-jc, Madame? Voilà cet intérêt si puissant sur votre âme, Ce père, ces Romains que vous me reprochez.
XIPHARÈS
J'ignore de son cœur les sentiments cachés ;
Mais je m'y soumettrois sans vouloir rien prétendre (1),
Si, comme vous, Seigneur, je croyois les entendre.
PHARNACE
Vous feriez bien ; et moi, je fais ce que je doi (2) : Votre exemple n'est pas une règle pour moi.
XIPHARÈS
Toutefois en ces lieux je ne connois personne Qui ne doive imiter rexemple4 que je donne.
PHARNACE
Vous pourriez à Colchos vous expliquer ainsi.
Je le puis à Colchos, et je le puis ici.
PHARNACE
Ici? Vous y pourriez rencontrer votre perte...