SCÈNE III
MITHRIDATE, ARBATE MITHRIDATE
Enfin, après un an, tu me revois, Arbafe,
Non plus, comme autrefois, cet heureux Mithridate
Qui de Rome toujours balançant le destin,
Tenois entre elle et moi l'univers incertain.
Je suis vaincu. Pompée a saisi l'avantage
D'une nuit qui laissoit peu de place au courage.
Mes soldats presque nus, dans l'ombre intimidés,
Les rangs de toutes parts mal pris et mal gardés,
Le désordre partout redoublant les alarmes,
Nous-mêmes contre nous tournant nos propres armes,
Les cris que les rochers renvoyaient plus affreux,
Enfin toute l'horreur d'un combat ténébreux :
Que pouvoit la valeur dans ce trouble funeste?
Les uns sont morts, la fuite a sauvé tout le reste ;
Et je ne dois la vie, en ce commun effroi.
Qu'au bruit de mon trépas que je laisse après moi.
Quelque temps inconnu, j 'ai traversé le Phase ;
Et de là, pénétrant jusqu'au pied du Caucase (2),
Bientôt dans des vaisseaux sur l'Euxin préparés,
J'ai rejoint de mon camp les restes séparés.
Voilà par quels malheurs poussé dans le Bosphore,
(I) // n'a point dû pour n'aurait point dû. Cet emploi de l'indicatif pour le conditionel avec pouvoir, falloir, devoir est un latinisme fréquent au XVII» siècle.
(3) C'est le chemin qu'indiquent les récits de Plutarque et de Dieu Cassius.
I MITHRIDATE
J'y trouve des malheurs qui m'attendoient encore. Toujours du même amour tu me vois enflammé : Ce cœur nourri de sang, et de guerre affamé, Malgré le faix des ans et du sort qui m'opprime, Traîne partout l'amour qui l'attache à Monirae, Et n'a point d'ennemis qui lui soient odieux Plus que deux fils ingrats que je trouve en ces lieux.
ARBATE
Deux fils, Seigneur ?
MITHRIDATE
Ecoute. A travers ma colère, Je veux bien distinguer Xipharès de son frère. Je sais que de tout temps à mes ordres soumis, Il hait autant que moi nos communs ennemis ; Et j'ai vu sa valeur, à me plaire attachée ; Justifier pour lui ma tendresse cachée.
Je sais même, je sais avec quel désespoir A tout autre intérêt préférant son devoir. Il courut démentir une mère infidèle.
Et tira de son crime une gloire nouvelle ; Et je ne puis eu cor ni noserois penser Que ce fils si fidèle ait voulu m'offenser. Mais tous deux en ces lieux que pouvoient-ils attendre? L'un et l'autre à la Reine ont-ils osé prétendre ? Avec qui semble-t-elle en secret s'accorder ? Moi-même de quel œil dois- je ici l'aborder ? Parle. Quelque désir qui m'entraîne auprès d'elle. Il me faut de leurs cœurs rendre un compte fidèle. Qu'est-ce qui s'est passé,? Qu'as-tu vu ? Que sais-tu? Depuis quel temps, pourquoi, comment t'es-tu rendu (1)?
ARBATE
Seigneur, depuis huit jours l'impatient Pharnace Aborda le premier au pied de cette place, Et de votre trépas autorisant (2) le bruit. Dans ces murs aussitôt voulut être introduit. Je ne m'arrêtai point à ce bruit téméraire (3) ; Et je n'écoutois rien, si le prince son frère,
(i) Arbate était gouverneur de Nymphéc. Croyant Mithndatc mort, il a rendu la place à Xipharès.
(2) Autorisanl = donnant du crédit, accréditant. C'est le sens étymologique, fréquent au xvii* siècle.
(3) Téméraire = répandu au hasard. C'est un sens latin.
RACINE
Bien moins par ses discours, Seigneur, que par ses pleurs, Ne m'eût en arrivant confirmé vos malheurs.
MITHRIDATE
Enfin, que firent-ils?
ARBATE
Pharnace entroit à peine Qu'il courut de ses feux entretenir la Reine, Et s'offrir d'assurer par un hymen prochain Le bandeau qu'elle avoit reçu de votre main.
MITHRIDATE
Traître ! sans lui donner le loisir de répandre
Les pleurs que son amour auroit dus à ma cendre !
Et son frère ?
ARBATE
Son frère au moins jusqu'à ce jour, Seigneur, dans ses desseins n'a point marqué d'amour ; Et toujours avec vous son cœur d'intelligence N'a semblé respirer que guerre et que vengeance.
Mais encor quel dessein le conduisoit ici ?
ARBATE
Seigneur, vous en serez tôt ou tard éclairci.
MITHRIDATE
Parle, je te l'ordonne, et je veux tout apprendre.
ARBATE
Seigneur, jusqu'à ce jour, ce que (1) j'ai pu comprendre, Ce prince a cru pouvoir, après votre trépas. Compter cette province au rang de ses États ; Et sans connoitre ici de lois que son courage, Il venoit par la force appuyer son partage (2).
MITHRIDATE
Ah ! c'est le moindre prix qu'il se doit proposer, Si le ciel de mon sort me laisse disposer. Oui, je respire, Arbate, et ma joie est extrême. Je tremblois, je l'avoue, et pour un fils que j'aime. Et pour moi qui craignois de perdre un tel appui. Et d'avoir à combattre un rival tel que lui. Que Pharnace m'offense, il offre à ma colère Un rival dès longtemps soigneux de me déplaire, Qui toujours des Romains admirateur secret, Ne s'est jamais contre eux déclaré qu'à regret- Ci) Ce que pour à ce que. C'est un latinisme assez fréquent au xvii» siècle, (2) Appuyer c'est yus/i/îer ; sens assez fréquent au xvii« siècle. Partage = héritage. Le sens est également fréquent ù cette date.
MITHRIDATB
Et s'il faut que pour lui Monime prévenue
Ait pu porter ailleurs une amour (1) qui m'est duc.
Malheur au criminel qui vient me la ravir,
Et qui m'ose offenser et n'ose me servir !
L'aime-t-elle ?
ARBATE
Seigneur, je vois venir la Reine*
MITHRIDATE
Dieux, qui voyez ici mon amour et ma haine, Épargnez mes malheurs, et daignez empêcher Que je ne trouve encor ceux que je vais chercher. Arbate, c'est assez : qu'on me laisse avec elle.