‹ Théâtre. Préfaces et notes de M. MornetChapitre 76 sur 133 · MITHRIDATE, MONIME MITHRIDATE · texte numérisé non relu

MITHRIDATE, MONIME MITHRIDATE

Madame, enfin le ciel près de vous me rappelle,

Et secondant du moins mes plus tristes souhaits,

Vous rend à mon amour plus belle que jamais.

Je ne m'attendois pas que de notre hyméuée

Je dusse voir si tard arriver la journée,

Ni qu'en vous retrouvant, mon funeste retour

Fit voir mon infortune, et non pas mon amour.

C'est pourtant cet amour, qui de tant de retraites

Ne me laisse choisir que les lieux où vous êtes ;

Et les plus grands malheurs pourront me sembler doux,

Si ma présence ici n'en est point un pour vous.

C'est vous en dire assez, si vous voulez m'entendre (2),

Vous devez à ce jour dès longtemps vous attendre ;

Et vous portez, Madame, un gage de ma foi

Qui vous dit tous les jours que vous êtes à moi.

Allons donc assurer cette foi mutuelle.

Ma gloire loin d'ici vous et moi nous appelle ;

Et sans perdre un moment pour ce noble dessein,

Aujourd'hui votre époux, il faut partir demain.

MONIME

Seigneur, vous pouvez tout. Ceux par qui je respire

U) Amour au singulier pourait encore à cette date £tre des deux genres. Toutefois le masculin commençait à l'emporter et c'est le genre fréquemment choisi par Racine.

(2) Entendre =■ comprendre. C'est un sens usuel au xtii* siècle.

RACINE -

Vous ont cédé sur moi leur souverain empire ; Et quand vous userez de ce droit tout-puissant, Je ne vous répondrai qu'en vous obéissant.

MITHRIDATE

Ainsi, prête à subir un joug qui vous opprime,

Vous n'allez à l'autel que comme une victime ;

Et moi, tyran d'un cœur qui se refuse au mien,

Même en vous possédant je ne vous devrai rien.

Ah ! Madame, est-ce là de quoi me satisfaire ?

Faut-il que désormais, renonçant à vous plaire,

Je ne prétende plus qu'à vous tyranniser ?

Mes malheurs, en un mot, me font-ils mépriser?

Ah ! pour tenter encor de nouvelles conquêtes.

Quand je ne verrois pas des routes toutes prêtes,

Quand le sort ennemi m'auxoit jeté plus bas.

Vaincu, persécuté, sans secours, sans États,

Errant de mers en mers, et moins roi que pirate,

Conservant pour tous biens le nom de Mithridate (1),

Apprenez que suivi d'un nom si glorieux.

Partout de l'univers j'attacherois les yeux ;

Et qu'il n'est point de rois, s'ils sont dignes de l'être,

Qui, sur le trône assis, n'enviassent peut-être

Au-dessus de leur gloire (2) un naufrage élevé (3),

Que Rome et quarante ans ont à peine achevé.

Vous-même, d'un autre œil me verriez-vous, Madame,

Si ces Grecs vos aïeux revi voient dons votre âme ?

Et puisqu'il faut enfin que je sois votre époux,

N'étoit-il pas plus noble, et plus digne de vous.

De joindre à ce devoir votre propre suffrage.

D'opposer votre estime au destin qui m'outrage,

Et de me rassurer, en flattant ma douleur,

Contre la défiance attachée au malheur ?

Hé quoi ? n'avez -vous rien. Madame, à me répondre ?

Tout mon empressement ne sert qu'à vous confondre.

Vous demeurez muette ; et loin de me parler.

Je vois, malgré vos soins, vos pleurs prêts à couler.

(i) Racine s'est probablement souvenu d'un passage du Pro Murena de Cicéron que l'on expliquait dans tous les collèges : « Mithridate en fuite et dans cette situation désespérée conserva pourtant son nom royal ».

(I) Au dessus de — par dessus, plus que.

(3) Naufrage et éleué ne s"^ccordcnt guère. Mais la métaphore de wattfrage pour ruine était si fréquente au xvii' siècle qu'elle avait perdu toute valeur d'image.

= MITHRIDATE

MONIME

Moi, Seigneur ? Je n'ai point de larmes à répandre* J'obéis. N'est-ce pas assez me faire entendre ? Et ne suffit-il pas...

MITHRIDATE

Non, ce n'est pas assez.

Je vous entends (1) ici mieux que vous ne pensi Je vois qu'on m'a dit vrai. Ma juste jalousie Par vos propres discours est trop bien éclairde. Je vois qu'un fils perfide, épris de vos beautés, Vous a parlé d'amour, et que vous l 'écoutez. Je vous jette pour lui dans des craintes nouvelles. Mais il jouira peu de vos pleurs infidèles, Madame; et désormais tout est sourd à mes lois, Ou bien vous l'avez vu pour la. dernière fois. Appelez Xipharès.

Ah ! que voulez-vous faire?

Xipharès...

MITHRIDATE

Xipharès n'a point trahi son père.

Vous vous pressez en vain de le désavouer, Et ma tendre amitié ne peut que s'en louer. Ma honte en seroit moindre, ainsi que votre crime, Si ce fils en effet digne de votre estime A quelque amour encore avoit pu vous forcer. Mais qu'un traître, qui n'est hardi qu'à m'offenser, De qui nulle vertu n'accompagne l'audace (2), Que Pharnace, en un mot, ait pu prendre ma place ! Qu'il soit ainaé. Madame, et que je sois haï !

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