‹ Théâtre. Préfaces et notes de M. MornetChapitre 79 sur 133 · SCÈNE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIÈRE

MITHRIDATE, PHARNAGE, XIPHARÉS MITHRIDATE

Approchez, mes enfants. Enfin l'heure est venue Qu'il (1) faut que mou secret éclate à votre vue. A mes nobles projets je vois tout conspirer ; Il ne me reste plus qu'à vous les déclarer. Je fuis : ainsi le veut la fortune ennemie. Mais vous savez trop bien l'histoire de ma vie Pour croire que longtemps soigneux de me cacher, J'attende en ces déserts qu'on rae vienne chercher. La guerre a ses faveurs, ainsi que ses disgrâces. Déjà plus d'une fois, retournant sur mes traces, Tandis que l'ennemi, par ma fuite trompé, Tenoit après son char un vain peuple occupé (2), Et gravant en airain ses frêles avantages, De mes États conquis enchalnoit les images (3), Le Bosphore m'a vu, par de nouveaux apprêts, Ramener la terreur du fond de ses marais (4), Et chassant les Romains de l'Asie étonnée, Renverser en un jour l'ouvrage d'une année. D'autres temps, d'autres soins. L'Orient accablé Ne peut plus soutenir leur effort redoublé. Il voit plus que jamais ses campagnes couvertes De Romains que la guerre enrichit de nos pertes. Des biens des nations ravisseurs altérés (5)

M) Cet emploi de que pour où est usuel au xvii* siècle.

(Bj Ccst-à dire occupé à suivre ion char, son triomphe. C'est une allusion au cortège du général célébrant son triomphe.

19) On portait souvent dans les triomphes des tableaux ou des plaques 4'airain sur lesquelles étaient les images ou les noms des généraux ou peuples vaincus.

(4) C'est-à-dire en sortant du fond de ses marais.

i^) Le roi des Parthcs, dans Salluste, appelle les Romains les brigands de» peuples et le germain Galgacus dansTacile les traite de pillards de l'univers. Le Mitliridate de Justin dit que ce peuple « a des appétits de loup... avide et .iltèrc de richesse ». Entait la dominatio.i romaine a ruiné pour toujours t'Aste-Mi acure.

RACINE

Le bruit de nos trésors les a tous attirés : Ils y courent en foule ; et jaloux i'un de l'autre, Désertent leur pays pour inonder le nôtre. Moi seul je leur résiste. Ou lassés, ou soumis, Ma funeste amitié pèse à tous mes amis : Chacun à ce fardeau veut dérober sa tête. Le grand nom de Pompée assure sa conquête : C'est l'effroi de l'Asie ; et loin de l'y chercher, C'est à Rome, mes fils, que je prétends marcher. Ce dessein vous surprend ; et vous croyez peut-être Que le seul désespoir aujourd'hui le fait naitre. J'excuse votre erreur ; et pour être approuvés, De semblables projets veulent être achevés. Ne vous figurez point que de cette contrée Par d'éternels remparts Rome soit séparée. Je sais tous les chemins par où je dois passer : Et si la mort bientôt ne me vient traverser (1), Sans reculer plus loin l'effet de ma parole, Je vous rends dans trois mois au pied du Capitole. Doutez-vous que l'Euxin ne me porte en deux jours Aux lieux où le Danube y (2) vient finir son cours ? Que du Scythe avec moi l'alliance jurée De l'Europe en ces lieux ne me livre l'entrée? Recueilli dans leurs ports, accru de leurs soldats. Nous verrons notre camp (3) grossir à chaque pas. Daces, Pannoniens, la fière Germanie, Tous n'attendent qu'un chef contre la tyrannie. Vous avez vu l'Espagne (4), et surtout les Gaulois, Contre ces mêmes murs qu'ils ont pris autrefois Exciter ma vengeance, et jusque dans la Grèce, Par des ambassadeurs accuser ma paresse. Us savent que sur eux prêt à se déborder (5), Ce torrent, s'il m'entraîne, ira tout inonder ; Et vous les verrez tous, prévenant son ravage, Guider dans l'Italie et suivre mon passage (6).

(1) Nous avons déjà signalé l'emploi fréquent, au xvii» siècle, de traverser avec le sens de contrarier, s^opposer à.

(2) Cet emploi de y explétif n est pas sans exemple au xvii» siècle.

(3) Notre camp pour notre armée. C'est un latinisme.

(4)Mithridate avait en effet soutenu Scrtorius dans sa lutte contre Pompée. Cette guerre de Sertorius était d'ailleurs terminée.

(5) Un grand nombre de verbes employés aujourd'hui comme neutres étaient au xvii» siècle réfléciiis (se dédaigner, se disparaître, s'éclater, etc.).

(6) En fait, comme l'aurait remarqué le prince Eugène, Mithridate avait à

MITHRIDATE

C'est là qu'en arrivant, plus qu'en tout le chemin, Vous trouverez partout l'horreur du nom romain, Et la triste Italie encor toute fumante Des feux qu'a rallumés sa liberté mourante (1). Non, Princes, ce n'est point au bout de l'univers Que Rome fait sentir tout le poids de ses fers ; Et de près inspirant les haines les plus fortes. Tes plus grands ennemis, Rome, sont à tes portes. Ah ! s'ils ont pu choisir pour leur libérateur Spartacus, un esclave, un vil gladiateur (2), S'ils suivent au combat des brigands qui les vengent, • De quelle noble ardeur pensez-vous qu'ils se rangent Sous les drapeaux d'un roi longtemps victorieux, Qui voit jusqu'à Cyrus remonter ses aïeux ? Que dis-je? En quel état croyez-vous la surprendre? Vide de légions qui la puissent défendre, Tandis que tout s'occupe à me persécuter, Leurs femmes, leurs enfants pourront-ils m'arrêter (3) ?

Marchons ; et dans son sein rejetons cette guerre Que sa fureur envoie aux deux bouts de la terre. Attaquons dans leurs murs ces conquérants si fiers (4), Qu'ils tremblent, à leur tour, pour leurs propres foyers, w^nibal l'a prédit, croyons-en ce grand homme. Jamais on ne vaincra les Romains que dans Rome. Noyons-la dans son sang justement répandu. Brûlons ce Capitole où j'étois attendu (5). Détruisons ses honneurs, et faisons disparaître La honte de cent rois, et la mienne peut-être ; Et la flamme à la main effaçons tous ces noms Que Rome y consacroit à d'éternels affronts.

Voilà l'ambition dont mon âme est saisie. Ne croyez point pourtant qu'éloigné de l'Asie

parcourir 3ooo kilomètres, et trois mois sont évidemment insufQsants. De Nym phce au Danube il y avait 1200 kilomètres, par exemple, et les vais seaux de Mithridate devaient mett rc non deux mais huit ou dix jours. Ces critiques vaudraient d'ailleurs pour un historien, mais sont sans importance dramatique.

(1) Allusion à la terrible guerre sociale terminée depuis 25 ans.

(2) Spartacus, qui avait groupé autour de lui des bandes d'esclaves, tint Crassus en échec pendant deux ans.

(3) Un certain nombre des idées d« ce discourô sont empruntées à Appieaet Justin.

(4) Fier au sens étymologique, fréquent au xvii« siècle, dc/arouc/ie».

(5) Trainé à la suite du char du général pendant le triomphe qui s'achevait au Capitole. --

RACINE

J'en laisse les Romains tranquilles possesseurs. Je sais où je lui dois trouver des défenseurs. Je veux que d'ennemis partout enveloppée, Rome rappelle en vain le secours de Pompée. Le Parthe, des Romains comme moi la terreur, Consent de (1) succéder à ma juste fureur ; Prêt d'unir avec moi sa haine et sa famille, Il me demande un fils pour époux à sa fille. Cet honneur vous regarde, et j'ai fait choix de vous, Pharnace : allez, soyez ce bienheureux époux. Demain, sans différer, je prétends que l'Aurore Découvre mes vaisseaux déjà Join du Bosphore. Vous que rien n'y retient, partez dès ce moment, Et méritez mon choix par votre empressement. Achevez cet hymen ; et repassant l'Euphrate, Faites voir à l'Asie un autre Mithridate. Que nos tyrans communs en pâlissent d'effroi, Et que le bruit à Rome en vienne jusqu'à moi.

PHARNACE

Seigneur, je ne vous puis déguiser ma surprise. J'écoute avec transport cette grande entreprise ; Je l'admire; et jamais un plus hardi dessein Ne mit à des vaincus les armes à la main. Surtout j'admire en vous ce cœur infatigable Qui semble s'affermir sous le faix qui l'accable. Mais si j'ose parler avec sincérité.

En êtes- vous réduit à cette extrémité?

Pourquoi tenter si loin des courses inutiles. Quand vos États encor vous offrent tant d'asiles, Et vouloir affronter des travaux infinis, Dignes plutôt d'un chef de malheureux bannis Que d'un roi qui naguère, avec quelque apparence, De l'aurore au couchant portoit son espérance, Fondoit sur trente États son trône florissant, Dont le débris (2) est même un empire puissant? Vous seul. Seigneur, vous seul, après quarante années, Pouvez encor lutter contre les destinées. Implacable ennemi de Rome et du repos.

Comptez-vous vos soldats pour autant de héros ? Pensez-vous que ces cœurs, tremblants de leur défaite,

(i) Consentir de s'employait concurremment avec consentir à. (2) Emploi fréquent au xvir siècle du substantif au singulier.

MITHRIDATB

Fatigués d'une longue et pénible retraite. Cherchent avidement sous un ciel étranger La mort, et le travail pire que le danger ? Vaincus plus d'une fois aux yeux de la patrie, Soutiendront-ils (1) ailleurs un vainqueur en furie? Sera-t-il moins terrible, et le vaincront-ils mieux Dans le sein de sa ville, à l'aspect de ses dieux ?

Le Parthe vous recherche et vous demande un gendre. Mais ce Parthe, Seigneur, ardent à nous défendre Lorsque tout l'univers sembloit nous protéger, D'un gendre sans appui voudra-t-il se charger ? M'en irai-je moi seul, rebut de la fortune, Essuyer l'inconstance au Parthe si commune ; Et peut-être, pour fruit d'un téméraire amour, Exposer votre nom au mépris de sa cour ? Du moins, s'il faut céder, si, contre notre usage. Il faut d'un suppliant emprunter le visage, Sans m'envoyer du Parthe embrasser les genoux, Sans vous-même implorer des rois moindres que vous, Ne pourrions-nous pas prendre une plus sûre voie? Jetons-nous dans les bras qu'on nous tend avec joie. Rome en votre faveur facile à s'apaiser,...

XIPHARÈS

Rome, mon frère ! O ciel ! qu'osez- vous proposer ?

Vous voulez que le Roi s'abaisse et s'humilie?

Qu'il démente en un jour tout le cours de sa vie?

Qu'il se fie aux Romains et subisse des lois

Dont il a quarante ans défendu tous les rois?

Continuez, Seigneur : tout vaincu que vous êtes,

La guerre, les périls sont vos seules retraites.

Rome poursuit en vous un ennemi fatal, '

Plus conjuré contre elle et plus craint qu'Annibal.

Tout couvert de son sang, quoi que vous puissiez faire»

N'en attendez jamais qu'une paix sanguinaire,

Telle qu'en un seul jour un ordre de vos mains

La donna dans l'Asie à cent mille Romains (2).

Toutefois épargnez votre tête sacrée.

Vous-même n'allez point, de contrée en contrée,

(I) Soutiendront-ilt m rétUteront-ils à... Cest un latinisme, (a) En 88 Mithridate donna l'ordre d'égorger le même jour tous les Romains qui se trouvaient en Asie Mineure. Il en périt, dit .on, 8o. ooo.

RACINE

Montrer aux nations Mithridate détruit (1), Et de votre grand nom diminuer le bruit (2). Votre vengeance est juste, il la faut entreprendre : Brûlez le Capitole, et mettez Rome en cendre. Mais c'est assez pour vous d'en ouvrir les chemins : Faites porter ce feu par de plus jeunes mains ; Et tandis que l'Asie occupera Pharnace, De cette autre entreprise honorez mon audace. Commandez : laissez-nous, de votre nom suivis, Justifier (3) partout que nous sommes vos fils. Embrasez par nos mains le couchant et l'aurore ; Remplissez l'univers, sans sortir du Bosphore; Que les Romains, pressés de l'un à l'autre bout, Doutent où vous serez, et vous trouvent paiiout.

Dès ce même moment ordonnez que je parte. Ici tout vous retient ; et moi, tout m'en écarte. Et si ce grand dessein surpasse ma valeur, Du moins ce désespoir convient à mon malheur. Trop heureux d'avancer la fin de ma misère, J'irai... j'effacerai le ciime de ma mère, Seigneur. Vous m'en voyez rougir à vos genoux; J'ai honte de me voir si peu digne de vous ; Tout mon sang doit laver une tache si noire. Mais je cherche un trépas utile à votre gloire; Et Rome, unique objet d'un désespoir si beau, Du fils de Mithridate est le digne tombeau.

MITHRIDATE, « levant Mon fils, ne parlons plus d'une mère infidèle. Votre père est content, il coimoit votre zèle, Et ne vous verra point affronter de danger Qu'avec vous son amour ne veuille partager. Vous me suivrez : je veux que rien ne nous sépare ; Et vous, à m'obéir. Prince, qu'on se prépare. Les vaisseaux sont tout prêts. J'ai moi-même ordonné La suite et l'appareil (4) qui vous est destiné. Arbate, à cet hymen chargé de vous conduire, De votre obéissance aura soin de m'instruire.

(1) Détruit pour ruiné, vaincu. Sens qui se rencontre au xvii< siècle et est ancien dans la langue.

(2) Bruit — gloire, renommée. Sens usuel au xvii« siècle. (Z) Justifier = prouver. Emploi usuel à cette date.

(4) Appareil avec le sens de cortège, pompe tst fréquent au xvn« siècle.

= MITHRIDATE

Allez, et soutenant l'honneur de vos aïeux, Dans cet embrassement recevez mes adieux.

PHARNACE

Seigneur...

MITHRIDATE Ma volonté, Prince, vous doit suffire, Obéissez. C'est trop vous le faire redire.

PHARNACE

Seigneur, si pour vous plaire il ne faut que périr, Plus ardent qu'aucun autre on m'y verra courir. Combattant (1) à vos yeux, permettez que je meure.

MITHRIDATE

Je vous ai commandé de partir tout à l'heure ; Mais après ce moment... Prince, vous m'entendez, Et vous êtes perdu si vous me répondez.

PHARNACE

Dussiez-vous présenter mille morts à ma vue, Je ne saurois chercher une fille inconnue. Ma vie est en vos mains.

Ah ! c'est où je t'attends.

Tu ne saurois partir, perfide, et je t'entends. Je sais pourquoi tu fuis l'hymen où je t'envoie : Il te fâche en ces lieux d'abandonner ta proie ; Monimc te retient. Ton amour criminel Prétendoit l'arracher à l'hymen paternel. Ni l'ardeur dont (2) tu sais que je l'ai recherchée, Ni déjà sur son front ma couronne attachée, Ni cet asile même où je la fais garder Ni mon juste courroux n'ont pu t'intimider. Traître, pour les Romains tes lâches complaisances N'étoient pas à mes yeux d'assez noires offenses ; Il te manquoit encor ces perfides amours Pour être le supplice et l'horreur de mes jours. Loin de t'en repentir, je vois sur ton visage Que la confusion ne part que de ta rage : D te tarde déjà qu'échappé de mes mains Tu ne coures me perdre, et me vendre aux Romains.

(t)Cct emploi du participe présent là où nous le faisons précéder de en est fréquent au xvii* siècle.

(2) Dont = avec laquelle. Cet emploi de de est fréquent à cette date.

RACINE

Mais avant que (1) partir, je me ferai justice Je te l'ai dit.

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