‹ Théâtre. Préfaces et notes de M. MornetChapitre 78 sur 133 · SCÈNE VI · texte numérisé non relu

SCÈNE VI

MONIME, XIPHARÉS XIPHARÈS

Que dirai-je. Madame ? et comment dois-je entendre Cet ordre, ce discours que je ne puis comprendre?

(i) Remarquer la coupe expressive de ces vers :

Aime la Reine enfm, lui plaît — et me ravit Un cœur — que son devoir à moi seul asservit.

Noue avons signalé de nombreux exemples de ces libertés de versification chez Racine.

(2) Aux = pour les. Cet emploi de à est fréquent au xvn» siècle.

(3) La première édition porte tous seuls La règle de tout n'était pas encore fixée.

(4) Eprouver = mettre à Vépreuve.

(5) Peut-atre souvenir d'un vers de la Médée d'Ovide : « Je suivrai ma colère; et j'agirai dussé-je m'en repentir ».

===========__=== MIT H RI DATE

Seroit-il vrai, grands Dieux ! que trop aimé de vous, Pharoace eût en effet mérité ce courroux ? Pliamace auroit-il part à ce désordre extrême ?

MONIMK

Phamace ? O ciel ! Pharnace ? Ah ! qu'entends-jc moi-même ?

Ce n'est donc pas assez que ce funeste jour

A tout ce que j'aimois m'arrache sans retour,

Et que, de mon devoir esclave infortunée,

A d'éternels ennuis (1) je me voie enchaînée?

Il faut qu'on joigne encor l'outrage à mes douleurs !

A l'amour de Pharnace on impute mes pleurs !

Malgré toute ma haine, on veut qu'il m'ait su plaire !

Je le pardonne au Roi, qu'aveugle sa colère,

Et qui de mes secrets ne peut être éclairci.

Mais vous. Seigneur, mais vous, me traitez-vous ainsi?

XIPHARÈS

Ah ! Madame, excusez un amant qui s'égare,

Qui lui-même, lié par un devoir barbare,

Se voit prêt de (2) tout perdre, et n'ose se venger.

Mais des fureurs du Roi que puis-jc enfin juger?

n se plaint qu'à ses vœux un autre amour s'oppos«.

Quel heureux criminel en peut être la cause ?

Qui? Parlez...

MONIME

Vous cherchez, Prince, à vous tourmenter. Plaignez votre malheur, sans vouloir l'augmenter.

XIPHARÈS

Je sais trop quel tourment je m'apprête moi-même.

C'est peu de voir un père épouser ce que j'aime :

Voir encor un rival honoré de vos pleurs,

Sans doute c'est pour moi le comble des malheui*s ;

Mais dans mon désespoir je cherche à les accroître (3).

Madamei par pitié, faites-le-moi connoitre.

Quel est-il, cet amant ? Qui dois-je soupçonner?

MONIME

Avez-vous tant de peine à vous l'imaginer ? Tantôt, quand je fuyois une injuste contrainte, A qui contre Pharnace ai- je adressé ma plainte ?

(i) Ennui au sens très fort du xvii* siècle : douleur profonde.

(2) Prit de, pris de, prit à sont constamment confondus au xvii* siècle.

(3) On prononçait encore & cette date accrattre, d'où la rime avec connaltre.

RACINE -

Sous quel appui tantôt mon cœur s'est-il jeté ? Quel amour ai-je enfin sans colère écouté ?

XIPHARÈS

O ciel ! Quoi ? je serois ce bienheureux coupable Que vous avez pu voir d'un regard favorable ? Vos pleurs pour Xipharès auroient daigné couler ?

MONIME

Oui, Prince, il n'est plus temps de le dissimuler :

Ma douleur pour se taire a trop de violence.

Un rigoureux devoir me condamne au silence ;

Mais il faut bien enfin, malgré ses dures lois,

Parler pour la première et la dernière fois.

Vous m'aimez dès longtemps. Une égale tendresse

Pour vous, depuis longtemps, m'afflige et m'intéresse»

Songez depuis quel jour ces funestes appas

Firent naître un amour qu'ils ne méritoient pas ;

Rappelez un espoir qui ne vous dura guère.

Le trouble où vous jeta l'amour de votre père.

Le tourment de me perdre et de le voir heureux,

Les rigueurs d'un devoir contraire à tous nos vœux

Vous n'en sauriez, Seigneur, retracer la mémoire,

Ni conter vos malheurs, sans conter mon histoire ;

Et lorsque ce matin j'en écoutois le cours,

Mon cœur vous répondoit tous vos mêmes discours.

Inutile, ou plutôt funeste sympathie !

Trop parfaite union par le sort démentie !

Ah ! par quel soin cruel le ciel avoit-il joint

Deux cœurs que l'un pour l'autre il ne destinoit point (1)?

Car quel que soit vers vous le penchant qui m'attire,

Je vous le dis, Seigneur, pour ne plus vous le dire,

Ma gloire me rappelle et m'entraîne à l'autel,

Où je vais vous jurer un silence éternel.

J'entends, vous gémissez ; mais telle est ma misère.

Je ne suis point à vous, je suis à votre père.

Dans ce dessein, vous-même, il faut me soutenir,

Et de mon foible cœur m'aider à vous bannir.

J'attends du moins, j'attends de votre complaisance

Que désormais partout vous fuirez ma présence.

J'en viens de dire assez pour vous persuader

Que j'ai trop de raisons de vous le commander.

(I) Destiner pour au lieu de destiner à est d'emploi fréquent au xvii« siècle. - 176 =

■ MITHRIDATE

Mais après ce moment, si ce cœur magnanime D'un véritable amour a brûlé pour Monime, Je ne reconnois plus la foi de vos discours Qu'au soin que vous prendrez de m'éviter toujours.

XIPHARÈS

Quelle marque, grands Dieux ! d'un amour déplorable !

Combien en un moment heureux et misérable !

De quel comble de gloire et de félicites

Dans quel abîme affreux vous me précipitez !

Quoi ? j'aurai pu toucher un cœur comme le vôtre ?

Vous aurez pu m'aimer ? et cependant un autre

Possédera ce cœur dont j'attirois les vœux?

Père injuste, cruel, mais d'ailleurs malheureux !...

Vous voulez que je fuie et que je vous évite ?

Et cependant le Roi m'attache à votre suite.

Que dira-t-U (1) ?

N'importe, il me faut obéir.

Inventez des raisons qui puissent l'éblouir. D'un héros tel que vous c'est là l'effort suprême : Cherchez, Prince, cherchez, pour vous trahir vous-même, Tout ce que, pour jouir de leurs contentements (2), L'amour fait inventer aux vulgaires amants. Enfin je me connois, il y va de ma vie. De mes foibles efforts ma vertu se défie. Je sais qu'en vous voyant un tendre souvenir Peut m'arracher du cœur quelque indigne soupir ; Que je verrai mon âme, en secret déchirée, Revoler vers le bien dont elle est séparée. Mais je sais bien aussi que s'il dépend de vous De me faire chérir un souvenir si doux, Vous n'empêcherez pas que ma gloire offensée N'en punisse aussitôt la coupable pensée ; Que ma main dans mon cœur ne vous aille chercher, Pour y laver ma honte et vous en arracher. Que dis-je ! En ce moment, le dernier qui nous reste,

(I) Corneille a mis en seine dans Polyeucte une situation analogue, Pauline, contraln'epar son père Félix, a épousé Polyeucte malgré son amour pour Sévère. Félix l'oblifiC à revoir Sévère. Mais Sévère parle avec une tendresse héroïque et noble tandis que Xtpharès ne sait que se répandre en lamentations et protestations.

(3) Contentements = ptaisin. Le mot «tait tris usité tu xvii* siècle.

RACINB. T. II. 13

RACINE

Je me sens arrêter par un plaisir funeste (1).

Plus je vous parle, et plus, trop f cible que je suis,

Je cherche à prolonger le péril que je fuis.

Il faut pourtant, il faut se faire violence ;

Et sans perdre en adieux un reste de constance,

Je fuis. Souvenez-vous, Prince, de m'éviter,

Et méritez les pleurs que vous m'ai lez coûter.

XIPHARÈS

Ah ! Madame.... Elle fuit, et ne veut plus m'entcndre. Malheureux Xiphîirès, quel parti dois-tu prendre? On t'aime, on te bannit : toi-même tu vois bien Çuc ton propre devoir s'accorde avec le sien. Cours par un prompt trépas abréger ton supplice. Toutefois attendons que son sort s'éclaircisse ; Et s'il faut qu'un rival la ravisse à ma foi, Dn moins, en expirant, ne la cédons qu'au Roi.

(i) Pauline dans la scène citée de Polyeucte dit à Sévère : Un je ne sais quel charme encor vers tous m'emporte.

FIN DU SECOND ACTE

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MITHRIDATE

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