TITUS, PAULIN
TITUS Hé bien ! de mes desseins Rome encore incertaine Attend que (2) deviendra le destin de la Reine,
(1) L'emploi du verbe tftre avec couHr vieillissait, à celte date ; d'Olivet a même au xvii« siècle blâmé ce vers. D'ailleurs, deux vers plus haut. Racine a dit /'a» couru.
(2) Que pour ce que. Construction fréquente au xvn» siècle. C'est un latinisme.
RACINE -^-
Paulin ; et les secrets de son cœur et du mien Sont de tout l'univers devenus l'entretien. Voici le temps enfin qu'il (1) faut que je m'expliqne. De la Reine et de moi que dit la voix publique? Parlez : qu'entendez-vous ?
PAULIN
J'entends de tous côtés Publier vos vertus, Seigneur, et ses beautés.
Que dit-on des soupirs que je pousse (2) pour elle ? Quel succès (3) attend-on d'un amour si fidèle?
PAULIN
Vous pouvez tout : aimez, cessez d'être amoureux, La cour sera toujours du parti de vos vœux.
TITUS
Et je l'ai vue aussi cette cour peu sincère,
A ses maîtres toujours trop soigneuse de plaire,
Des crimes de Néron approuver les horreurs ;
Je l'ai vue à genoux consacrer ses fureurs.
Je ne prends point pour juge une cour idolâtre,
Paulin : je me propose un plus noble théâtre ;
Et sans prêter l'oreille à la voix des flatteurs,
Je veux par votre bouche entendre tous les cœurs.
Vous me l'avez promis. Le respect et la crainte
Ferment autour de moi le passage à la plainte ;
Pour mieux voir, cher Paulin, et pour entendre mieux.
Je vous ai demandé des oreilles, des yeux ;
J'ai mis même à ce prix mon amitié secrète ;
J'ai voulu que des cœurs vous fussiez l'interprète ;
Qu'au travers des flatteurs votre sincérité
Fît toujours jusqu à moi passer la vérité.
Parlez donc. Que faut-il que Bérénice espère?
Rome lui sera-t-elle indulgente ou sévère?
Dois-je croire qu'assise au trône des Césars,
Une si belle reine offensât (4) ses regards?
PAULIN
N'en doutez point. Seigneur : soit raison, soit caprice,
(1) Que pour où est d'usage courant à cette date.
(2) Nous avons dit à la scène iv de l'acte I ce qu'il fallait penser de ce style galant.
(3) Succès = issue. Sens étymologique fréquent au xvn« siècle.
(4) Offensât pour offenserait est fréquent au xvip siècle. D'ailleurs la concordance des temps était beaucoup moins strictement observée.
==========:n=============================r- BERENICE
Rome ne l'attend point pour son impératrice.
On sait qu'elle est charmante ; et de si belles mains
Semblent vous demander l'empire des humains ;
Elle a même, dit-on, le cœur d'une Romaine ;
Elle a mille vertus. Mais, Seigneur, elle est reiaç.
Rome, par une loi qui ne se peut changer,
N'admet avec son sang aucun sang étranger,
Et ne reconnoit point les fruits illégitimes
Qui naissent d'un hymen contraire à ses maximes.
D'ailleurs, vous le savez, en bannissant ses rois,
Rome à ce nom, si noble et si saint autrefois,
Attacha pour jamais une haine puissante ;
Et quoiqu'à ses Césars fidèle, ot>éissante (1),
Cette haine, Seigneur, reste de sa fierté,
Survit dans tous les coeurs après la liberté.
Jules (2), qui le premier la soumit à ses armeS;
Qui fit taire les lois dans le bruit des alarmes.
Brûla pour Cléopâtre, et, sans se déclarer,
Seule dans l'Orient la laissa soupirer,
Antoine, qui l'aima jusqu'à l'idolâtrie.
Oublia dans son sein sa gloire et sa patrie,
Sans oser toutefois se nommer son époux.
Rome l'alla chercher jusques à ses genoux.
Et ne désarma point sa fureur vengeresse,
Qu'elle (3) n'eût accablé l'amant et la maîtresse.
Depuis ce temps, Seigneur, Caligula, Néron,
Monstre dont à regret je cite ici le nom.
Et qui ne conservant que la figure d'homme,
Foulèrent à leurs pieds toutes les lois de Rome,
Ont craint cette loi seule, et n'ont point à nos yeux
Allumé le flambeau d'un hymen odieux.
Vous m'avez commandé surtout d'être sincère.
De l'affranchi Pallas nous avons vu le frère,
Des fers de Claudius Félix encor flétri,
De deux reines. Seigneur, devenir le mari (4),
Et s'il faut jusqu'au bout que je vous obéisse,
ti) Fidèle, obéissante ne peut se rapporter qu'à l'idée de Rome comprise tkins sa fierti. De pareilles constructions aujourd'hui impossibles étaient fréquentes au xTii* slicle.
(2) Jules César.
(3) Que = sans que. Emploi fréquent au xvn» siècle.
(4) De trois reines, seloa Suétone, dont la petite-fille de Cléopfttre et la sœur d'Agrippa II et de Bérénice.
RACINE -
Ces deux reines étoient du sang de Bérénice, Et vous croiriez pouvoir, sans blesser nos regards, Faire entrer une reine au lit de nos Césars, Tandis que l'Orient dans le lit de ses reines Voit passer un esclave au sortir de nos chaînes ? C'est ce que les Romains pensent de votre amour ; Et je ne réponds pas, avant la fin du jour. Que le sénat, <rfiargé des vœux de tout l'Empire, Ne vous redise ici ce que je viens de dire ; Et que Rome avec lui tombant à vos genoux, Ne vous demande un choix digne d'elle et de vous. Vous pouvez préparer, Seigneur, votre réponse.
TITUS
Hélas ! à quel amour on veut que je renonce !
PAULIN
Cet amour est ardent, il le faut confesser.
Plus ardent mille fois que tu ne peux penser, Paulin. Je me suis fait un plaisir nécessaire De la voir chaque jour, de l'aimer, de lui plaire. J'ai fait plus (je n'ai rien de secret à tes yeux) : J'ai pour elle cent fois rendu grâces aux Dieux D'avoir choisi mon père au fond de l'Idumée, D'avoir rangé sous lui l'Orient et l'armée (1), Et soulevant en cor le reste des humains, Remis Rome sanglante en ses paisibles mains. J'ai même souhaité la place de mon père, Moi, Paulin, qui cent fois, si le sort moins sévère Eût voulu de sa vie étendre les liens, Aurois donné mes jours pour prolonger les siens : Tout cela (qu'un amant sait mal ce qu'il désire !) Dans l'espoir d'élever Bérénice à l'Empire, De reconnoître un jour son amour et sa foi. Et de voir à ses pieds tout le monde avec moi. Malgré tout mon amour, Paulin, et tous ses charmes, Après mille serments appuyés de mes larmes, Maintenant que je puis couronner tant d'attraits. Maintenant que je l'aime encor plus que jamais, Lorsqu'un heureux hymen, joignant nos destinées, Peut payer en un jour les vœux de cinq années. Je vais, Paulin... O ciel! puis-je le déclarer ?
0) Vespasien, que les légioas d'Orient choisirent pour empereur contre Vitcllius.
— Il 32 -
=============== BERENICE
PAULIN
Qnoi, Seigneur?
TITUS
Pour jamais je vais m'en séparer.
Mon cœur en ce moment ne vient pas de se rendre. Si je t'ai fait parler, si j'ai voulu t'entendre, Je voulois que ton zèle achevât en secret De confondre un amour qui se tait à regret. Bérénice a longtemps balancé (1) la victoire ; Et si je penche enfin du côté de ma gloire, Crois qu'il m'en a coûté, pour vaincre tant d'amour, Des combats dont mon cœur saignera plus d'un jour. J'aimois, je soupirois dans une paix profonde : Un autre étoit chargé de l'empire du monde ; Maître de mon destin, libre dans mes soupirs, Je ne rendois qu'à moi compte de mes désirs. Mais à peine le ciel eut rappelé mon père, Dés que ma triste main eut fermé sa paupière, De mon aimable erreur je fus désabusé : Je sentis le fardeau qui m'étoit imposé; Je connus que bientôt, loin d'être à ce que j'aime, Il falloit, cher Paulin, renoncer à moi-même ; Et que le choix des Dieux, contraire à mes amours, Livroit à l'univers le reste de mes jours. Rome observe aujourd'hui ma conduite nouvelle. Quelle honte pour moi, quel présage pour elle. Si dès le premier pas, renversant tous ses droits. Je fondois mon bonheur sur le débris (2) des lois ! Résolu d'accomplir ce cruel sacrifice, J'y voulus préparer la triste Bérénice ; Mais par où commencer ? Vingt fois depuis huit jours J'ai voulu devant elle en ouvrir le discours (3) ; Et dès le premier mot ma langue embarrassée Dans ma bouche vingt fois a demeuré glacée (4). J'espérois que du moins mon trouble et ma douleur Lui feroit pressentir notre commun malheur ;
(i) Balancé pour fait balancer était d'usage fréquent au xvn* siècle.
(2) Débris pour ruine, au singulier, est assez fréquent au xvii* siècle.
(3) Discours au xvii* siècle a le sens d'exposé (Le Discours de la méthode de Descartes).
(4) Demeurer pouvait au xvii» siècle se construire avec avoir ou être. Les grammairiens essayèrent de distinguer par le sens les deux constructions, mais leurs distinctions sont subtiles et n'étaient guère observées.
KACIHE. T. II. 3
RACINE ,
Mais sans me soupçonner, sensible à mes alarmes, Elle m'offre sa main pour essuyer mes larmes Et ne prévoit rien moins dans cette obscurité Que la fin d'un amour qu'elle a trop mérité. Enfin j'ai ce matin rappelé ma constance : il faut la voir, Paulin, et rompre le silence. J'attends Antiochus pour lui recommander Ce dépôt précieux que je ne puis garder. Jusque dans l'Orient je veux qu'il la ramène. Demain Rome avec lui verra partir la Reine. Elle en sera bientôt instruite par ma voix, Et je vais lui parler pour la dernière fois.
PAULIN
Je n'attendois pas moins de cet amour de gloire Oui partout après vous attacha la victoire. La Judée asservie, et ses remparts fumants, De cette noble ardeur étemels monuments, Me répondoient assez que votre grand courage (1) Ne voudroit pas. Seigneur, détruire son ouvrage ; Et qu'un héros vainqueur de tant de nations Sauroit bien, tôt ou tard, vaincre ses passions.
TITUS
Ah ! que sous de beaux noms cette gloire est cruelle J
Combien mes tristes yeux la trouveroient plus belle,
S'il ne falloit encor qu'affronter le trépas !
Que dis-je? Cette ardeur que j'ai pour ses appas,
Bérénice en mon sein l'a jadis allumée.
Tu ne l'ignores pas : toujours la Renommée
Avec le même éclat n'a pas semé (2) mon nom.
Ma jeunesse, nourrie à la cour de Néron,
S'égaroit, cher Paulin, par l'exemple abusée,
Et suivoit du plaisir la pente trop aisée.
Bérénice me plut. Que ne fait point un cœur
Pour plaire à ce qu'il aime, et gagner son vainqueur (3) ?
Je prodiguai mon sang ; tout fit place à mes armes.
Je revins triomphant. Mais le sang et les larmes
Ne me suffisoient pas pour mériter ses vœux :
J'entrepris le bonheur de mille malheureux.
On vit de toutes parts mes bontés se répandre :
(I) Courage = cœur. Sens constant au xvu* siècle.
{2) Semé dans ropinion publique.
(3) C'est une « pointe ». Son vainqueur est ici celle qui ra conquis.
============ BERENICE
Heureux ! et pins heureux que tu ne peux comprendre, Quand je pou vois paroitre à ses yeux satisfaits Chargé de mille cœurs conquis par mes bienfaits ! Je lui dois tout, Paulin. Récompense cruelle ! Tout ce que je lui dois va retomber sur elle. Pour prix de tant de gloire et de tant de vertus Je lui dirai : « Partez, et ne me voyez plus. »
PAULIN
Hé quoi ? Seigneur, hé quoi ? cette magnificence Qui va jusqu'à l'Euphrate étendre sa puissance, Tant d'honneurs, dont l'excès a surpris le sénat, Vous laissent-ils encor craindre le nom d'ingrat? Sur cent peuples nouveaux Bérénice commande.
Foibles amusements d'une douleur si grande (1) !
Je connois Bérénice, et ne sais que trop bien
Que son cœur n'a jamais demandé que le mien.
Je l'aimai, je lui plus. Depuis cette journée
(Dois-je dire funeste, hélas! ou fortunée (2),
Sans avoir en aimant d'objet que son amour.
Étrangère dana Rome, inconnue à la cour.
Elle passe ses jours, Paulin, sans rien prétendre (2)
Que quelque heure à me voir, et le reste à m'attendre»
Encor si quelquefois un peu moins assidu
Je passe le moment où je suis attendu,
Je la revois bientôt de pleurs toute trempée.
Ma main à les sécher est longtemps occupée.
Enfin tout ce qu'Amour a de nœuds plus puissants,
Doux reproches, transports sans cesse renaissants.
Soin de plaire sans art, crainte toujours nouvelle,
Beauté, gloire, vertu, je trouve tout en elle.
Depuis cinq ans entiers chaque jour je la vois,
Et crois toujours la voir pour la première fois.
N'y songeons plus. Allons, cher Paulin : plus j'y pense,
Plus je sens chanceler ma cruelle constance.
Quelle nouvelle, ô ciel ! je lui vais annoncer !
Encore un coup, allons, il n'y faut plus penser.
Je connois mon devoir, c'est à moi de le suivre :
Je n'examine point si j'y pourrai survivre.
(i) Souvenir d'un vers de Virgile : « Faibles consolations d'une grande douleur » (Enéide).
(a) Prétendre était actif au xvii« siècle comme un grand nombre de verbes aujourd'hui neutres (consulter, échapper, écouler, faiblir, etc.).
RACINE