BÉRÉNICE, TITUS, PAULIN, PHÉNICE
Ne vous offensez pas si mon zèle indiscret De votre solitude interrompt le secret.
Tandis qu'autour de moi votre cour assemblée Retentit des bienfaits dont vous m'avez comblée, Est-il juste, Seigneur, que seule en ce moment Je demeure sans voix et sans ressentiment (1)? Mais, Seigneur (car je sais que cet ami sincère Du secret de nos cœurs connoît tout le mystère)i Votre deuil est fini, rien n'arrête vos pas, Vous êtes seul enfin, et ne me cherchez pas. J'entends que vous m'offrez un nouveau diadème, Et ne puis cependant vous entendre vous-même. Hélas ! plus de repos, Seigneur, et moins d'éclat. Votre amour ne peut-il paroître qu'au sénat ? Ah ! Titus ! car enfin l'amour fuit la contrainte De tous les noms que suit le respect et la crainte, De quel soin votre amour va-t-il s'importuner? N'a-t-il que des États qu'il me puisse donner? Depuis quand croyez-vous que ma grandeur me touche ? Un soupir, un regard, un mot de votre bouche. Voilà l'ambition d'un cœur comme le mien. Voyez-moi plus souvent, et ne me donnez rien, (i) Ressentiment = reconnaissance (sentiment en retour), sens alors usuel. = 36 ======
========= BERENICE
Tous vos moments sout-ils dévoués à l'Empire? Ce cœur, après huit jours, n'a-t-il rien à me dire? Qu'un mot va rassurer mes timides esprits ! Mais parliez-vous de moi quand je vous ai surpris? Dans vos secrets discours étois-je intéressée, Seigneur? Étois-je au moins présente à la pensée?
TITUS
N'en doutez point, Madame ; et j'atteste les Dieux Que toujours Bérénice est présente à mes yeux. L'absence ni le temps, je vous le jure encore. Ne vous peuvent ravir ce cœur qui vous adore.
Hé quoi ? vous me jurez une étemelle ardeur, Et vous me la jurez avec cette froideur? Pourquoi même du ciel attester la puissance (1) ? Faut-il par des serments vaincre ma défiance? Mon cœur ne prétend point, Seigneur, vous démentir, Et je Tons en croirai sur un simple soupir.
TITUS
Madame...
BÉRÉNICE
Hé bien, Seigneur ? Mais quoi? sans me répondre Vous détournez les yeux, et semblez vous confondre. Ne m'off rirez-vous plus qu'un visage interdit ? Toujours la mort d'un père occupe votre esprit? Rien ne peut-il charmer l'ennui (2) qui vous dévore?
TITUS
Pltlt au ciel que mon père, hélas ! vécût encore! Que je vivois heureux !
BÉRÉNICE
Seigneur, tous ces regrets De votre piété sont de justes effets.
Mais vos pleurs ont assez honoré sa mémoire : Vous devez d'autres soins à Rome, à votre gloire. De mon propre intérêt je n'ose vous parler. Bérénice autrefois pouvoit vous consoler ; Avec plus de plaisir vous m'avez écoutée. De combien de malheurs potir vous persécutée,
(1) Racine avait d'abord écrit :
Pourquoi des Immortels attester la puissance?
Nous avons déjà signalé que Racine s'était souvenu que Bérénice <tait Juive et que les Juifs n'adoraient qu'un seul dieu.
(2) Nous avons souvent signalé les sens très forts de charmer (tromper par une puissance magique) et ennui (douleur profonde).
RACINE
Vons ai-je pour un mot sacrifié mes plenrs! Vous regrettez un père : hélas ! foibles douleurs ! Et moi (ce souvenir me fait frémir encore), On vouloit m'arrachcr de tout ce que j'adore ; Moi, dont vous connoissez le trouble et le tourment Quand vous ne me quittez que pour quelque moment ; Moi, qui mourrois le jour qu'on voudroit m'interdire De vous,...
TITUS
Madame, hélas ! que me venez-vous dire ? Quel temps choisissez-vous ? Ah ! de grâce, arrêtez. C'est trop pour un ingrat prodiguer vos bontés.
BÉRÉNICE
Pour un ingrat, Seigneur ! Et le pouvez-vous être ? Ainsi donc mes bontés vous fatiguent peut-être ?
TITUS
Non, Madame. Jamais, puisqu'il vous faut parler, Mon cœur de plus de feux ne se sentit brûler. Mais...
BÉRÉNICE
Achevez.
TITUS
Hélas!
BÉRÉNICE
Parlez.
Rome.... l'Empire....
BÉRÉNICE
Hé bien?
TITUS
Sortons, Paulin : je ne lui puis riea dire.