‹ Théâtre. Préfaces et notes de M. MornetChapitre 83 sur 133 · SCÈNE V · texte numérisé non relu

SCÈNE V

MITMRIDATE, MONIME

MITHRIDATE

Enfin j'ouvre les yeux, et je me fais justice. C'est faire à vos beautés un triste sacrifice,

§'ue de vous présenter, Madame, avec ma foi, out l'âge et le malheur que je traîne avec moi.

d'après l'usage du xvii» siècle. Mais payex. est pour paiiex. (de l'orthographe paier)et ce subjonctif s'accorde avec celui qui suit : ait pu.

(1) Témoini a vraisemblablement ici le sens, très fréquent ?u xvip siècle, de témoignaffcs

(2) Le verbe ouïr était alors d'emploi assez courant, mâme en prose.

(3) C'est le pièRC dont se sert Harpagon dans VAvare. Les critiques du xviii» siècle ont reproche à Racine ce mélange du tragique et du comique que le drame romantique devait réclamer comme un des droits de l'art.

Jusqu'ici la fortune et la victoire mêmes

Cachoient mes cheveux blancs sous trente diadèmes

Mais ce temps-là n'est plus. Je régnois, et je fuis.

Mes ans se sont accrus ; mes honneurs sont détruits ;

Et mon front, dépouillé d'un sî noble avantage,

Du temps, qui l'a flétri, laisse voir tout l'outrage.

D'ailleurs mille desseins partagent mes esprits :

D'un camp prêt à partir vous entendez les cris :

Sortant de mes vaisseaux, il faut que j'y remonte.

Quel temps pour un hymen qu'une fuite si prompte,

Madame ! Et de quel front vous unir à mon sort.

Quand je ne cherche plus que la guerre et la mort?

Cessez pourtant, cessez de prétendre à Pharnace.

Quand je me fais justice, il faut qu'on se la fasse (1).

Je ne souffrirai point que ce fils odieux,

Que je viens pour jamais de bannir de mes yeux,

Possédant une amour (2) qui me fut déniée,

Vous fasse des Romains devenir l'alliée.

Mon trône vous est dû. Loin de m'en repentir,

Je vous y place même, avant que de partir.

Pourvu que vous vouliez qu'une main qui m'est chère,

Un fils, le digne objet de l'amour de son père,

Xipharès, en un mot, devenant votre époux.

Me venge de Pharnace, et m'acquitte envers vous.

MONIME

Xipharès ! lui, Seigneur ?

MITHRIDATE

Oui, lui-même, Madame.

D'oii peut naître à ce nom le trouble de votre âme ? Contre un si juste choix qui (3) peut vous révolter ? Est-ce quelque mépris qu'on ne puisse dompter ? Je le répète encor : c'est un autre moi-même. Un fils victorieux, qui me chérit, que j'aime. L'ennemi des Romains, l'héritier et l'appui D'un empire et d'un nom qui va renaître en lui ; Et quoi que votre amour ait osé se permettre. Ce n'est qu'entre ses mains que je puis vous remettre.

(1) Vaugelas, dès le xviie siècle, défendait de faire rapporter un pronom{ici la) à un substantif indéterminé (ici justice). Mais il y a de nombreux exemples de pareilles constructions chez Corneille, Mm» de Sévignè, Pascal, Bossuet, etc..

(2) Nous avons signalé qu'amoMr au singulier pouvait encore être des deux genres.

(3) Qui pour qu'est-ce qui. Emploi fréquent au xvii» siècle.

========== MITHRIDATE

MO NI ME Que dites-vous ? O ciel! Pourricz-vous approuver... Pourquoi, Seigneur, pourquoi voulez-vous m'cprouvcr? Cessez de toiirmcnter une âme infortunée. Je sais que c'est à vous que je fus destinée; Je sais qu'en ce moment, pour ce nœud solennel, La victime (1), Seigneur, nous attend à l'auteL Venez.

Je le vois bien : quelque effort que je fasse. Madame, vous voulez vous garder à Pharnace. Je reconnois toujours vos injustes mépris ; Ils ont même passé sur (2) mon malheureux fils.

MONIME

Je le méprise !

MITHRIDATE

Hé bien ! n'en parlons plus, Madame.

Continuez : brûlez d'une honteuse flamme. Tandis qu'avec mon fils je vais, loin de vos yeux, Chercher au bout du monde un trépas glorieux, Vons cependant ici servez (3) avec son frère, Et vendez aux Romains le sang de votre père. Venez. Je ne saurois mieux punir vos dédains. Qu'en vous mettant moi-même en ses servUes mains ; Et sans plus vous charger du soin de votre gloire. Je veux laisser de vous jusqu'à votre mémoire. Allons, Madame, allons. Je m'en vais vous unir.

MONIME

Plutôt de mille morts dussiez- vous me punir !

MITHRIDATE

Vous résistez en vain, et j'entends votre fuite (4).

MONIME

En quelle extrémité. Seigneur, suis-je réduite (5) ? Mais enfin je vous crois, et je ne puis penser Qu'à feindre si longtemps vous puissiez vous forcer. Les Dieux me sont témoins qu'à vous plaire bornée Mon âme à tout son sort s'étoit abandonnée. Mais si quelque foiblesse avoit pu m'alarmer,

(i) La victime du sacrifice qu'on'cùlèbre en l'honneur du mariage. M.iis ce sacrifice (du moins chez les Grecs et les Romains) ne faisait nullement partie des cérémonies nécessaires.

(a) Passer sur pour passer à est assez fréquent au xvii* siècle.

(3) Serves = soj-eç esclave. C'est le sens du latin servire.

(4) Fuite = feinte, faux-fuyant. Ce sens persiste jusqu'à la fin du xvu* siècle. (â) Réduire dans ou e» est fréquent au xvii* siècle.

RACINE

Si de tous ses efforts mon cœur a dû s'armer,

Ne croyez point, Seigneur, qu'auteur de mes alarmes,

Phamace m'ait jamais coûté les moindres larmes.

Ce fils victorieux que vous favorisez,

Cette vivante image en qui vous vous plaisez,

Cet ennemi de Rome, et cet autre vous-même,

Enfin ce Xipharès que vous voulez que j'aime...

MITHRIDATE

Vous l'aimez ?

MONIME

Si le sort ne m'eût donnée à vous, Mon bonheur dépendoit de (1) l'avoir pour époux. Avant que votre amour m'eût envoyé ce gage, Nous nous aimions... Seigneur, vous changez de visage.

MITHRIDATE

Non, Madame. Il suffit. Je vais vous l'envoyer. Allez. Le temps est cher. Il le faut employer. Je vois qu'à m'obéir vous êtes disposée. Je suis content.

MONIME, en s'en allant

O ciel ! me serois-je abusée?

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