SCÈNE PREMIÈRE
MONIME, PH^DIME
MONIME PhaKdime, au nom des Dieux, fais ce que je désire : Va voir ce qui se passe, et reviens me le dire. Je ne sais ; mais mon cœur ne se peut rassurer. Mille soupçons affreux viennent me déchirer. Que (1) tarde Xipharès ? et d'où vient qu'il diffère A (2) seconder des vœux qu'autorise son père ? Son père, en me quittant, me l'alloit envoyer. Mais il feignoit peut-être : il falloit tout nier. Le Roi feignoit ? Et moi, découvrant ma pensée.». O Dieux, en ce péril m'auriez-vous délaissée ? Et se pourroit-il bien qu'à son ressentiment Mon amour indiscret eût livré mon amant ? Quoi, Prince ? quand, tout plein de ton amour extrême, Pour savoir mon secret tu me pressois toi-même. Mes refus trop cruels vingt fois te l'ont caché ; Je t'ai même puni de l'avoir arrache ; Et quand de toi peut-être un père se défie. Que dis-je ? quand peut-être il y va de ta vie, Je parle ; et trop facile à me laisser tromper, Je lui marque le cœur où sa main doit frapper.
PH^DIME
Ah ! traitez-le, Madame, avec plus de justice : Un grand roi descend-il jusqu'à cet artifice ? A prendre ce détour qui (3) l'auroit pu forcer ? Sans murmure, à l'autel vous l'alliez devancer, Vouloit-il perdre un fils qu'il aime avec tendresse Jusqu'ici les effets secondent sa promesse : Madame, il vous disoit qu'un important dessein. Malgré lui, le forçoit à vous quitter demain \
(1) Que o pourquoi. Emploi usuel au xvn* siècle.
(2) Différer à et différer de s'emploient alors concurremment (de mSme consentir à et consentir de).
(3) Qui X qu'est-ce qui. Emploi déjà signalé, acte III, scène ▼.
RACINE
Ce setil dessein l'occupe ; et hâtant son voyage, Lui-même ordonne tout, présent sur le rivage. Ses vaisseaux en tous lieux se chargent de soldats, Et partout Xipharès accompagne ses pas.
D'un rival en fureur est-ce là la conduite ? Et voit-on ses discours démentis par la suite ?
Phamace cependant, par son ordre arrêté, Trouve en lui d'un rival toute la dureté. Phaedime, à Xipharès fera-t-il plus de grâce ?
PH^DIME
C'est l'ami des Romains qu'il punit en Phamace. L'amour a peu de part à ses justes soupçons.
MONIME
Autant que je le puis, je cède à tes raisons : Elles calment un peu l'ennui (1) qui me dévore. Mais pourtant Xipharès ne paroît point encore.
PH^DIME
Vaine erreur des amants qui pleins de leurs désirs, Voudroient que tout cédât au soin de leurs plaisirs ! Qui prêts à s'irriter contre le moindre obstacle...
MONIME
Ma Phaedime, et qui peut concevoir ce miracle ? Après deux ans d'ennuis, dont tu sais tout le poids, Quoi ? je puis respirer pour la première fois ? Quoi ? cher Prince, avec toi je me verrois imie ? Et loin que ma tendresse eût exposé ta vie. Tu verrois ton devoir, je verrois ma vertu Approuver un amour si longtemps combattu? Je pourrois tous les jours t'assurer que je t'aime? Que ne viens-tu....