MONIME, XIPHARÈS, PH^DIME MONIME
Seigneur, je parfois de vous-même.
Mon âme souhaitoit de vous voir en ce lieu, Pour vous....
C'est maintenant qu'il faut vous dire adieu.
(I) Le vers marque bien le sens tris fortqu'à cette date avait encore le mot ennui.
MITHRIDATE
MONIME
Adieu! vons?
XIPHARÈS
Oui, Madame, et pour toute ma vie.
MONIME
Qu'entends-je? On me disoit,.,. Hélas! ils m'ont trahie
XIPHARÈS
Madame, je ne sais quel ennemi couvert (1),
Révélant nos secrets, vous trahit, et me perd.
Mais le Roi, qui tantôt n'en croyoit point Pharnace,
Maintenant dans nos cœurs sait tout ce qui se passe.
Il feint, il me caresse, et cache son dessein ;
Mais moi, qui dès l'enfance élevé dans son sein (2),
De tous ses mouvements (3) ai trop d'intelligence,
J'ai lu dans ses regards sa prochaine vengeance.
Il presse, il fat partir tous ceux dont mon malheur
Pourroit à la révolte exciter la douleur.
De ses fausses bontés j'ai connu (4) la contrainte.
Un mot même d'Arbatc a confirmé ma crainte.
Il a su m'aborder ; et les larmes aux yeux :
« On sait tout, m'a-t-il dit : sauvez- vous de ces lieux. »
Ce mot m'a fait frémir du péril de ma reine,
Et ce cher intérêt est le seul qui m'amène,
Je vous crains pour vous-même ; et je viens à genoux
Vous prier, ma Princesse, et vous fléchir pour vous.
Vous dépendez ici d'une main violente.
Que le sang le plus cher rarement épouvante ;
Et je n'ose vous dire à quelle cruauté
Mithridate jaloux s'est souvent emporté.
Peut-être c'est moi seul que sa fureur menace ;
Peut-être, en me perdant, il veut vous faire grâce.
Daignez, au nom des Dieux, daignez en profiter ;
Par de nouveaux refus n'allez point l'irriter,
Moins vous l'aimez, et plus tâchez de lui complaire ;
Feignez, efforcez-vous : songez qu'il est mon père.
Vivez ; et permettez que dans tous mes malheurs
Je puisse à votre amour ne coûter que des pleurs.
(i) Couvert = caché. Sens fréquent au xvii< siècle.
(3) Dans son sein a simplement le sens de : pris de lui. C'est un latinisme.
(3) Mouvements a constamment au xvit< siècle le sens de sentiments.
(4) Connu = reconnu. Nous avons rencontré un grand nombre de ces verbes simples qui ont au xvn* siècle le sens que nous réservons aux composés tenir = obtenir, trancher = retrancher).
RACINE. T. II. l3
RACINE
MONIME
Ah ! je vous ai perdu !
XIPHARÈS
Généreuse Monime, Ne vous imputez point le malheur qui m'opprime* Votre seule bonté n'est point ce qui me nuit : Je suis un malheureux que le destin poursuit ; C'est lui qui m'a ravi l'amitié de mon père, Qui le fit mon rival, qui révolta ma mère, Et vient de susciter, dans ce moment affreux, Un secret ennemi pour nous trahir tous deux.
MONIME
Hé quoi? cet ennemi, vous l'ignorez encore?
XIPHARÈS
Pour surcroît de douleur. Madame, je l'ignore. Heureux si je pouvois, avant que (1 ) m'immolcr, Percer le trsûtre cœur qui m'a pu déceler !
MONIME
Hé bien ! Seigneur, il faut vous le faire connîdtre. Ne cherchez point ailleurs cet ennemi, ce trsdtre ; Frappez : aucun respect (2) ne vous doit retenir. J'ai tout fait ; et c'est moi que vous devez punir.
Vous!
MONIME
Ah ! si vous saviez. Prince, avec quelle adresse Le cruel est venu surprendre ma tendresse ! Quelle amitié sincère il af fectoit pour vous ! Content, s'il vous voyoit devenir mon époux ! Qui n'auroit cru...? Mais non, mon amour plus timide Devoit moins vous livrer à sa bonté perfide. Les Dieux qui m'inspiroient, et que j'ai mal suivis, M'ont fait taire trois fois par de secrets avis. J'ai dû continer ; j'ai dû dans tout le reste.... Que sais-je enfin? j'ai dû (3) vous être moins funeste; J'ai dû craindre du Roi les dons empoisonnés, Et je m'en punirai, si vous me pardonnez.
XIPHARÈS
Quoi? Madame, c'est vous, c'est l'amour qui m'expose?
(i) Avant que, avant de, avant que de s'emploient concurremment à cette date (on disait même : avant m'immoler, mais la construction rieillissait).
(2) Respect = égard. C'est le sens du latin respectus.
(3) J'ai dû = j'aurais dû. Nous avons déjà signalé cett« construction frc. quente au xvn' siècle et qui est un latinisme.
MITHRIDATE
Mon malheur est parti d'une si belle cause? Trop d'amour a trahi nos secrets amoureux? Et vous vous excusez de m'a voir fait heureux? Que voudrois-je de plus? glorieux et fidèle, Je meurs. Un autre sort au trône vous appelle. Consentez-y, Madame ; et sans plus résister, Achevez un hymen qui vous y fait monter.
MO.NIMK
Quoi? vous me demandez que j'épouse un barbare Dont l'odieux amour pour jamais nous sépare?
XI PHARES
Songez que ce matin, soumise à ses souhaits, Vous deviez l'épouser, et ne me voir jamais.
MON'IME
Et connoissois-je alors toute sa barbarie?
Ne voudriez-vous point qu'approuvant sa furie,
Après vous avoir vu tout percé de ses coups,
Je suivisse à l'autel un tyranique époux,
Et que dans une main de votre sang fumante
J'allasse mettre, hélas ! la main de votre amante?
Allez : de ses fureurs songez à vous garder,
Sans peidre ici le temps à me persuader :
Le ciel m'inspirera quel parti je dois prendre.
Que seroit-ce, grands Dieux ! s'il venoit vous surprendre?
Que dis-je? on vient. Allez. Courez. Vivez enfia;
Et du moios attendez quel sera mon destin.
SCÈNE III MONIME, PH.EDIME PH^DIME Madame, à quels périls il exposoit sa vie I C'est le Roi.
MONIME
Cours l'aider à cacher sa sortie.
Va, ne le quitte point; et qu'il se garde bien D'ordoaaer de son sort, sans être instruit du mien.