‹ Théâtre. Préfaces et notes de M. MornetChapitre 87 sur 133 · MITHRIDATE, MONIME MITHRIDATE · texte numérisé non relu

MITHRIDATE, MONIME MITHRIDATE

Allons, Madame, allons. Une raison secrète Me fait quitter ces lieux et hâter ma retraite.

RACINE

Tandis que mes soldats, prêts à suivre leur roi, Rentrent dans mes vaisseaux pour partir avec moi, Venez, et qu'à l'autel ma promesse accomplie Par des nœuds étemels l'un à l'autre nous lie.

MONIME

Nous, Seigneur?

MITHRIDATE

Quoi? Madame, osez- vous balancer?

MONIME

Et ne m'avez-vous pas défendu d'y penser !

MITHRIDATE

J'eus mes raisons alors : oublions-les, Madame. Ne songez maintenant qu'à répondre à ma flamme. Songez que votre cœur est un bien qui m'est dû.

MONIME

Hé! pourquoi donc, Seigneur, me l'avez-vous rendu?

MITHRIDATE

Quoi? pour un fils ingrat toujours préoccupée, Vous croiriez...

MONIME

Quoi ? Seigneur, vous m'auriez donc trompée '

MITHRIDATE

Perfide? il vous sied bien de tenir ce discours,

Vous qui gardant au cœur d'infidèles amours,

Quand je vous élevois au comble de la gloire,

M'avez des trahisons préparé la plus noire.

Ne vous souvient-il plus, cœur ingrat et sans foi,

Plus que tous les Romains conjuré contre moi,

De quel rang glorieux j'ai bien voulu descendre,

Pour vous porter au trône oii (1) vous n'osiez prétendre?

Ne me regardez point vaincu, persécuté :

Revoyez-moi vainqueur, et partout redouté.

Songez de quelle ardeur dans Éphèse adorée,

Aux filles de cent rois je vous ai préférée ;

Et négligeant pour vous tant d'heureux alliés,

Quelle foule d'États je mettois à vos pieds.

Ah ! si d'un autre amour le penchant invincible

Dès lors à mes bontés vous rendoit insensible.

Pourquoi chercher si loin un odieux époux ?

Avant que de partir, pourquoi vous taisiez -vous?

Attendiez-vous, pour faire un aveu si funeste,

Que le sort ennemi m'eût ravi tout le reste,

(i) Oà = auquel. Emploi usuel au xvn« siècle.

========= MITHRIDATE

Et que de toutes parts me voyant accabler, J'eusse en vous le seul bien qui me pût consoler? Cependant, quand je veux oublier cet outrage, Et cacher à mon cœur cette funeste image. Vous osez à mes yeux rappeler le passé, Vous m'accusez encor, quand je suis offensé. Je vois que pour un traître un fol espoir vous flatte. A quelle épreuve, ô ciel, réduis-tu Mithridate ? Par quel charme (1) secret laissé-je retenir Ce courroux si sévère et si prompt à punir? Profitez du moment que mon amour vous donne : Pour la dernière fois, venez, je vous l'ordonne, N'attirez point sur vous des périls superflus, Pour un fils insolent, que vous ne vei-rez plus. Sans vous parer pour lui d'une foi qui m'est due, Perdez-en la mémoire, aussi bien que la vue ; Et désormais sensible à ma seule bonté, Méritez le pardon qui vous est présenté (2).

MONIME

Je n'ai point oublié quelle reconnoissance. Seigneur, m'a dû ranger sous votre obéissance : Quelque rang où jadis soient montés mes aïeux, Leur gloire de si loin n'éblouit point mes yeux. Je songe avec respect de combien je suis née Au-dessous des grandeurs d'un si noble hyménée ; Et malgré mon penchant et mes premiers desseins Pour un fils, après vous le plus grand des humains, Du jour que sur mon front on mit ce diadème, Je renonçai. Seigneur, à ce prince, à moi-même. Tous d'eux d'intelligence à nous sacrifier. Loin de moi, par mon ordre, il couroit m'oublier. Dans l'ombre du secret ce feu s'alloit éteindre ; Et même de mon sort je ne pouvais me plaindre, Puisqu'enfin, aux dépens de mes vœux les plus doux. Je faisois le bonheur d'un héros tel que vous.

Vous seul, Seigneur, vous seul, vous m'avez arrachée A cette obéissance où j'étois attachée ; Et ce fatal amour dont j'avois triomphé, Ce feu que dans l'oubli je croyois étouffé,

(I) Charme a ici son sens étymologique de puissance magique.

(a)Touteceue scène pourrait dire comparée avec la grande seine du 5* acte de l'Ecole des femmet. Arnolphe est ridicule parce qu'il n'est qu'Arnolphe. Mithridate reste le roi « vainqueur et partout redouté ».

RACINE ■-

Dont la cause a jamais s'éloignoit de ma vue, Vos détours l'ont surpris, et m'en ont convaincue. Je vous l'ai confessé, je le dois soutenir (1), En vain vous en pourriez perdre le souvenir ; Et cet aveu honteux, où vous m'avez forcée, Demeurera toujours présent à ma pensée ; Toujours je vous croirois incertain de ma foi ; Et le tombeau. Seigneur, est moins triste pour moi Çue le lit d'un époux qui m'a fait cet outrage, Qui s'est acquis sur moi ce cruel avantage, Et qui me préparant un éternel ennui, M'a fait rougir d'un feu qui n'étoit pas pour luL

MITHRIDATE

C'est donc votre réponse ? et sans plus me complaire, Vous refusez l'honneur que je voulois vous faire? Pensez-y bien. J'attends, pour me déterminer.

MONIME

Non, Seigneur, vainement vous croyez m'étonner (2).

Je vous connois : je sais tout ce que je m'apprête.

Et je vois quels malheurs j'assemble sur ma tête ;

Mais le dessein est pris : rien ne peut m'ébranler.

Jugez-en, puisqu'ainsi je vous ose parler.

Et m'emporte au delà de cette modestie (3)

Dont jusqu'à ce moment je n'étois point sortie.

Vous vous êtes servi de ma funeste main

Pour mettre à votre fils un poignard dans le sein.

De ses feux innocents j'ai trahi le mystère ;

Et quand il n'en perdroit que l'amour de son père.

Il en mourra. Seigneur. Ma foi ni mon amour

Ne seront point le prix d'un si cruel détour.

Après cela, jugez. Perdez une rebelle ;

Armez-vous du pouvoir qu'on vous donna sur elle :

J'attendrai mon arrêt ; vous pouvez commander.

Tout ce qu'en vous quittant j'ose vous demander,

Croyez (à la vertu je dois cette justice)

Que je vous trahis seule, et n'ai point de complice ;

Et que d'un plein succès vos vœux seroient suivis

Si j'en croyois. Seigneur, les vœux de votre fils.

(i) Soutenir = persévérer dans est d'usage assez fréquent au xvii* siècle.

{2) Etonner au sens étymologique usuel au xvii* siècle: frapper de stupeur ou de terreur (comme d'un coup de tonnerre).

(3) La modestie au sens de retenue dans l'attitude et les paroles était alors une vertu assez nouvelle et dont les grandes dames de la Fronde ne se piquaient pas plus que la Camille ou l'Emilie de Corneille.

MITHRIDATE

Page 1