‹ Théâtre. Préfaces et notes de M. MornetChapitre 94 sur 133 · SCÈNE IV · texte numérisé non relu

SCÈNE IV

MONIME, ARBATE, PH^DIME

MONIME Ah! trop cruel Arbate, à quoi m'exposez- vous ? Est-ce qu'on croit encor mon supplice trop doux? Et le Roi, m'enviant (1) une mort si soudaine. Veut-il plus d'un trépas pour contenter sa haine?

ARBATE

Vous l'allez voir paroître ; et j'ose m'assurer Que vous-même avec moi vous allez le pleurer.

MONIME Quoi ! le Roi...

ARBATE

Le Roi touche à son heure dernière (2), Madame, et ne voit plus qu'un reste de lumière. Je l'ai laissé sanglant, porté par des soldats ; Et Xipharès en pleurs accompagne leurs pas. MONIME

Xipharès? Ah! grands Dieux ! Je doute si je veille, Et n'ose qu'en tremblant en croire mon oreille. Xipharès vit encor? Xipharès, que mes pleurs...

(i) Envier pour refuser est d'un usage fréquent au xvii* siicle. (2) Pauline avait dit dans Polyeucte :

Mon Polyeucte touche à son heure dernière.

RACINE =:^ — ..==

ARBATE

Il vit chargé de gloire, accablé de douleurs.

De sa mort en ces lieux la nouvelle semée

Ne vous a pas vous seule et sans cause alarmée.

Les Romains, qui partout l'appuyoient (1) par des cris.

Ont par ce bruit fatal glacé tous les esprits.

Le Roi. trompé lui-même, en a versé des larmes ;

Et désormais certain du malheur de ses armes,

Par un rebelle fils de toutes parts pressé,

Sans espoir de secours tout prêt (2) d'être forcé,

Et voyant pour surcroit de douleur et de haine.

Parmi ses étendards porter l'aigle romaine,

Il n'a plus aspiré qu'à s'ouvrir des chemins

Pour éviter l'affront de tomber dans leurs mains.

D'abord il a tenté les atteintes mortelles Des poisons que lui-même a crus les plus fidèles ; Il les a trouvés tous sans force et sans vertu. « Vain secours, a-t-il dit, que j'ai trop combattu! Contre tous les poisons soigneux de me défendre, J'ai perdu tout le fruit que j'en pou vois attendre. Essayons maintenant des secours plus certains. Et cherchons un trépas plus funeste aux Romains. » Il parle : et défiant leurs nombreuses cohortes, Du palais, à ces mots, il fait ouvrir les portes. A l'aspect de ce front dont la noble fureur Tant de fois dans leurs rangs répandit la terreur, Vous les eussiez vus tous, retournant en arrière, Laisser entre eux et nous une large carrière • Et déjà quelques-uns couroient épouvantés Jusque dans les vaisseaux qui les ont apportés (3). Mais, le dirai-je ? ô ciel ! rassurés par Pharnace, Et la honte en leurs cœurs réveillant leur audace, Il reprennent courage, ils attaquent le Roi, Qu'un reste de soldats défendoit avec moi. Qui pourroit exprimer par quels faits incroyables, Quels coups, accompagnés de regards effroyables. Son bras, se signalant pour la dernière fois,

(t) Appuyer pour appuyer le bruit de, ta nouvelle de est assez fréquent au xTii» siècle.

(3) Prêt à, prit de, près de sont constamment confondus à cette date.

(3j Louis Racine a indiqué le rapprochement qu'on peut faire entre ces vers et un passage de la prise de Troie dans VEnéide : « Les uns s'enfuient vers leurs navires et gagnent à la course le rivage où ils sont en sûreté. »

MIT HRI DATE

A de ce grand héros terminé les exploits?

Enfin las, et couvert de sang et de poussière,

Il s'ctoit fait de morts une noble barrière.

Un autre bataillon s'est avancé vers nous ;

Les Romains, pour le joindre, ont suspendu leurs coups.

Ils vouloient tous ensemble accabler Mithridate.

Mais lui : « C'en est assez, m'a-t-il dit, cher Arbate ;

Le sang et la fureur m'emportent trop avant.

Ne livrons pas surtout Mithridate vivant. »

Aussitôt dans son sein il plonge son épéc.

Mais la mort fuit encor sa grande âme trompée.

Ce héros dans mes bras est tombé tout sanglant.

Faible, et qui s'irritoit (1) contre un trépas si lent ;

Et se plaignant à moi de ce reste de vie,

Il soulevait encor sa main appesantie ;

Et marquant à mon bras la place de son cœur,

Semblait d'un coup plus sûr implorer la faveur.

Tandis que possédé de ma douleur extrême,

Je songe bien plutôt à me percer moi-même,

De grands cris ont soudain attiré mes regards.

Pai vu, qui l'aurait cru ? j'ai vu de toutes parts

Vaincus et renversés les Romains et Pharnace,

Fuyant vers leurs vaisseaux, abandonner la place :

Et le vainqueur vers nous s'avançant de plus près,

A mes yeux éperdus a montré Xipharès.

MONIMLE

Juste del !

ARBATE

Xipharès, toujours resté fidèle, Et qu'au fort du combat une troupe rebelle, Par ordre de son frère, avait enveloppé. Mais qui d'entre leurs bras à la fin échappé, Forçant les plus mutins, et regagnant le reste. Heureux et plein de joie en ce moment funeste, A travers mille morts, ardent, victorieux, S'était fait vers son père un chemin glorieux. Jugez de quelle horreur cette joie est suivie. Son bras aux pieds du Roi l'alloit jeter sans vie ; Mais on court, on s'oppose à son emportement. Le Roi m'a regardé dans ce triste moment,

(I) Celle construction qui coordonne un adjeclif et ODC proposition relaUr» est un latinisme assez fréquent au xvit' siècle.

RACINE

Et m'a dît d'une voix qu'il poussoit (1) avec peine : « S'il en est temps encor, cours, et sauve la Reine. » Ces mots m'ont fait trembler pour vous, pour Xipharès J'ai craint, j'ai soupçonne quelques ordres secrets. Tout lassé que j'étais, ma frayeur et mon zèle M'ont donné pour courir une force nouvelle ; Et malgré nos malheurs, je me tiens trop heureux D'avoir paré le coup qui vous perdoit tous deux.

MONIME

Ah ! que de tant d'horreurs justement étonnée,

Je plains de ce grand roi la triste destinée !

Hélas ! et plût aux Dieux qu'à son sort inhumain

Moi-même j'eusse pu ne point prêter la main,

Et que simple témoin du malheur qui l'accable,

Je le pusse pleurer sans en être coupable !

Il vient. Quel nouveau trouble excite (2) en mes esprits

Le sang du père, ô ciel ! et les larmes du fils !

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