‹ Théâtre. Préfaces et notes de M. MornetChapitre 95 sur 133 · SCÈNE VI · texte numérisé non relu

SCÈNE VI

MITHRIDATE, MONIME, XIPHARÈS, ARBATE, ARCAS, Gardes, qui soutiennent Mithridate

MONIME

Ah ! que vois-je, Seigneur, et quel sort est le vôtre !

MITHRIDATE

Cessez et retenez vos larmes l'un et l'autre.

(En montrant Xipharès)

Mon sort de sa tendresse et de votre amitié Veut d'autres sentiments que ceux de la pitié ; Et ma gloire, plutôt digne d'être admirée, Ne doit point par des pleurs être déshonorée.

J'ai vengé l'univers autant que je l'ai pu : La mort dans ce projet m'a seule interrompu. Ennemi des Romains et de la tyrannie, Je n'ai point de leur joug subi l'ignominie ; Et j'ose me flatter qu'entre les noms fameux Qu'une pareille haine a signalés contre eux. Nul ne leur a plus fait acheter la victoire,

(i) Le verbe pousser était à cette date à la mode et employé dans une foule d'expressions : pousser des pleurs, des vœux, des prières, etc.

(2) Nous avons signalé à la scène v de cet acte V le latinisme fréquent au XVII" siècle qui consiste à n'accorder le verbe qu'avec le premier de ses sujets.

MITHRIDATE

Ni de jours malheureux plus rempli leur histoire. Le ciel n'a pas voulu qu'achevant mon dessein Rome en cendre me vit expirer dans son sein. Mais au moins quelque joie en mourant me console : J'expire environné d'ennemis que j'immole; Dans leur sang odieux j'ai pu tremper mes mains, Et mes derniers regards ont vu fuir les Romains.

A mon fils Xipharès je dois cette fortune : Il épargne à ma mort leur présence importune. Que ne puis-je payer ce service important De tout ce que mon trône eut de plus éclatant ! Mais vous me tenez lieu d'empire, de couronne ; "Vous seule me restez : souffrez que je vous donne, Madame ; et tous ces vœux que j'exigeois de vous, Mon cœur pour Xipharès vous les demande tous.

MONIME

Vivez, Seigneur, vivez, pour le bonheur du monde, Et pour sa liberté, qui sur vous seul se fonde • Vivez pour triompher d'un ennemi vaincu, Pour venger....

MITHRIDATE

C'en est fait, Madame, e» j'ai vécu.

Mon fils, songez à vous. Gardez-vous de prétendre Que de tant d'ennemis vous puissiez vous défendre. Bientôt tous les Romains, de leur honte irrités. Viendront ici sur vous fondre de tous côtés. Ne perdez point le temps que vous laisse leur fuite A rendre à mon tombeau des soins dont je vous quitte (1). Tant de Romains sans vie, en cent lieux dispersés, Suffisent à ma cendre et l'honorent assez. Cachez-leur pour un temps vos noms et votre vie. Allez, réservez-vous...

Moi, Seigneur, que je fuie?

Que Pharnace impuni, les Romains triomphants N'éprouvent pas bientôt....

MITHRIDATE

Non, je vous le défends.

Tôt ou tard il faudra que Pharnace périsse. Fiez- vous aux Romains du soin de son supplice (2).

(i) Quitter pour tenir quitte est d'usaRC constant au xvii» siècle. (2) Racine a indiqué dans sa Priface quelle fut cette destinée de Pharnace. J.ilcs César après avoir accepté son alliance le dépouilla de tous ses Étati».

RACI.NE. T. II. '4

liACINE

Mais je sens affoiblir (1) ma force et mes esprits (2). Je sens que je me meurs. Approchez-vous, mon fils. Dans cet embrassement dont la douceur me flatte, Venez, et recevez l'âme de Mithridate,

MONIME

Il expire.

XIPHARÈS

Ah ! Madame, unissons nos douleurs, Et par tout l'univers cherchons-lui des vengeurs.

(i) Affaiblir pour s'affaiblir. Au xvii« siècle on donnait souvent au verbe, sous forme neutre, le sens que nous réservons au réfléchi {arrêter = s'arrittr, abîmer = s'abîmer, etc).

(2) Racine a supprimé avant ce vers huit autres vers:

Le Parthe, qu'ils gardoient pour triomphe dernier.

Seul encor sous le joug refuse de plier.

Allez le joindre. Allez chez ce peuple indomptable

Porter de mon débris le reste redoutable.

J'espère, et je m'en forme un présage certain,

Que leurs champs bienheureux boiront le sang romain;

Et si quelque vengeance à ma mort est promise,

Que c'est à leur valeur que le ciel l'a remise.

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