‹ Théâtre. Préfaces et notes de M. MornetChapitre 98 sur 133 · AGAMEMNON, ACHILLE, ULYSSE AGAMEMNON · texte numérisé non relu

AGAMEMNON, ACHILLE, ULYSSE AGAMEMNON

Çuoi ? Seigneur, se peut-il que d'un cours si rapide La victoire vous ait ramené dans l'Aulide ? D'un courage naissant sont-ce là les essais ? Çuels triomphes suivront de si nobles succès ! La Thessalie entière, ou vaincue ou calmée, Lesbos même conquise en attendant l'armée, De toute autre valeur éternels monuments, Ne sont d'Achille oisif que les amusements (2).

ACHILLE

Seigneur, honorez moins une foible conquête ; Et que puisse bientôt le ciel qui nous arrête Ouvrir un champ plus noble à ce cœur excité Par le prix glorieux dont vous l'avez flatté ! Mais cependant. Seigneur, que faut-il que je croie D'un bruit qui me surprend et me comble de joie ? Daignez -vous avancer le succès de mes vœux? Et bientôt des mortels suis-je le plus heureux ? On dit qu'Iphigénie, en ces lieux amenée, Doit bientôt à son sort unir ma destinée. AGAMEMNON

Ma fille ? Qui vous dit qu'on la doit amener ?

ACHILLE

Seigneur, qu'a donc ce bruit qui vous doive étonner?

(i) Toute cette scène est inaitce d'Euripide. Sauf quelques détails Racine lui en emprunte exactement toutes les idées. Mais la plupart des développements quelques images mises à part, tout ce qui peint le caractère d"Agamemnon et fait l'émotion tragique de son récit, appartient en propre à Racine.

(2) Racine ici se souvient sans doute d'un passage des Troycnnes de Sénèque ;« Tant de désastres et de terreur, tant de villes jetées à bas comme au passage d'un immense tourbillon, ce serait pour un autre la gloire, l'honneur suprême ; ce n'est que le passage d'Achille ».

iPHtGENlE

AGAMEMNON, à Ulysse Juste ciel ! sauroit-il mon funeste artifice ?

ULYSSE

Seigneur, Agamcmnon s'étonne avec justice. Songez-vous aux malheurs qui nous menacent tous ? O ciel ! pour un hymen quel temps choisissez-vous? Tandis qu'à nos vaisseaux la mer toujours fermée Trouble toute la Grèce et consume l'armée ; Tandis que, pour fléchir l'inclémence (1) des Dieux, Il faut du sang peut-être, et du plus précieux, Achille seul, Achille à son amour s'applique ? Voudroit-il insulter à la crainte publique, Et que le chef des Grecs, irritant les destins, Préparât d'un hymen la pompe et les festins? Ah ! Seigneur, est-ce ainsi que votre âme attendrie Plaint le malheur des Grecs, et chérit la patrie ?

ACHILLE Dans les champs phrygiens les effets feront foi Qui la chérit le plus, ou d'Ulysse ou de moi. Jusque-là je vous laisse étaler votre zèle : Vous pouvez à loisir faire des vœux pour elle. Remplissez les autels d'offrandes et de sang; Des victimes vous-même interrogez le flanc ; Du silence des vents demandez-leur la cause ; Mais moi, qui de ce soin sur Calchas me repose, Souffrez, Seigneur, souffrez que je coure hâter Un hymen dont les Dieux ne sauroient s'irriter. Transporté d'une ardeur qui ne peut être oisive, Je rejoindrai bientôt les Grecs sur cette rive, J'aurois trop de regret si quelque autre guerrier Au (2) rivage troyen descendoit le premier.

AGAMEMNON O ciel ! pourquoi faut-il que ta secrète envie (3) Ferme à de tels héros le chemin de l'Asie? N'aurai-je vu briller cette noble chaleur (4) Que pour m'en retourner avec plus de douleur ?

(i) Le P. Bouhours nous apprend qu'à cette date le mot d'<ncfémence était encore un mot d'emploi récent.

(2) A pour sur est iVun emploi fréquent au xvu» siècle.

(3) C'est cette Némésis ou jalousie des dieux qui joue un si graud rôle dans les légendes et même dans l'histoire grecques.

U) La métaphore, devenue banale, de chaleur pour courage avait perdu toute valeur d'image (de même pour ^am me avec le sens d'amour); de là l'expression peu cohérente d'une chaleur qui brille.

RACINE =================

ULYSSE

Dieux ! qu'est-ce que j'entends?

ACHILLE

Seigneur, qu'osez-vous dire ?

AGAMEMNON

Qu'il faut, princes, qu'il faut que chacun se retire ;

Que d'un crédule espoir trop longtemps abusés,

Nous attendons les vents qui nous sont refusés.

Le ciel protège Troie ; et par trop de présages

Son courroux nous défend d'en chercher les passages (1).

ACHILLE

Quels présages affreux nous marquent son courroux?

AGAMEMNON

Vous-même consultez (2) ce qu'il prédit de vous, Que sert de se flatter? On sait qu'à votre tête Ces Dieux ont d'Ilion attaché la conquête : Mais on sait que pour prix d'un triomphe si beau, Ils ont aux champs troyens marqué votre tombeau; Que votre vie, aUleurs et longue et fortunée, Devant Troie en sa fleur doit être moissonnée.

ACHILLE

Ainsi, pour vous venger tant de rois assemblés D'un opprobre éternel retourneront comblés ; Et Paris, couronnant (3) son insolente flamme, Retiendra sans péril la sœur de votre femme !

AGAMEMNON

Hé quoi ? votre valeur, qui nous a devancés N'a-t-elle pas pris soin de nous venger assez ? Les malheurs de Lesbos, par vos niains ravagée, Epouvantent encor toute la mer Egée.

Troie en a vu la flamme; et jusque dans ses ports Les flots en ont poussé le débris (4) et les morts. Que dis-je? les Troyens pleurent une autre Hélène Que vous avez captive envoyée à Mycène (5) ; Car, je n'en doute point, cette jeune beauté Garde en vain un secret que trahit sa fierté :

(i) Passages = moyens d'y passer.

(2) Consulter = examiner. Sens usuel au xvn» siècle. (3j Couronnant a ici le sens de faisant triomplier. Cet emploi hardi S2 rencontre ailleurs que chez Racine au xvn» siècle.

(4) Le mot débris, au propre et au figuré, est plus souvent employé ù cette date au singulier.

(5) Racine semb'e confondre constamment Mycènes et Argos ; les deux villes étaient très voisines.

IPHIGENIE

Et son silence même, accusant sa noblesse, Nous dit qu'elle nous cache une illustre princesse.

ACHILLE

Non, non, tous ces détours sont trop ingénieux.

Vous lisez de trop loin dans les secrets des Dieux.

Moi, je m'arréterois à de vaines menaces ?

Et je fuirois l'honneur qui m'attend sur vos traces ?

Les Parques, à ma mère, il est vrai, l'ont prédit (1)

Lorsqu'un époux mortel fut reçu dans son lit :

Je puis choisir, dit-on, ou beaucoup d'ans sans gloire,

Ou peu de jours suivis d'une longue mémoire.

Mais puisqu'il faut enfin que j'arrive au tombeau,

Voudrois-je, de la terre inutUe fardeau (2),

Trop avare d'un sang reçu d'une déesse.

Attendre chez mon père une obscure vieillesse ;

Et toujours de la gloire évitant le sentier.

Ne laisser aucun nom, et mourir tout entier (3)?

Ah ! ne nous formons point ces indignes obstacles ;

L'honneur parle, il suffit : ce sont là nos oracles (4).

Les Dieux sont de nos jours les maîtres souverains ;

Mais, Seigneur, notre gloire est dans nos propres mains.

Pourquoi nous tourmenter de leurs ordres suprêmes ?

Ne songeons qu'à nous rendre immortels comme eux-même" '

Et laissant faire au sort, courons où la valeur

Nous promet un destin aussi grand que le leur (5).

C'est à Troie, et j'y cours ; et quoi qu'on me prédise.

Je ne demande aux Dieux qu'un vent qui m'y conduise ;

Et quand moi seul enfin il faudroit l'assiéger,

Patroclc et moi, Seigneur, nous irons vous venger.

Mais non, c'est en vos mains que le destin la livre ;

Je n'aspire en effet qu'à l'honneur de vous suivre.

Je ne vous presse plus d'approuver les transports

D'un amour qui m'alloit éloigner de ces bords :

Ce même amour, soigneux de votre renommée,

(i) Cette prédiction est dans VIliade dont Racine s'est ici souvenu.

(2) Inutile fardeau est traduit d'HomCre.

(3) Mourir tout entier est le non oinnis moriar d'Horace.

(4) L'Achille de Rotrou avait déjà dit :

Sur tout autre respect l'honneur m'est précieux ;

C'est mon chef, c'est mon roi, mon oracle et mes dieux.

(5) Racine se souvient sans doute ici d'un passage de Quinie-Curce où Alexandre di-clarc, comme Achille, qu il préfère une vie courte mais glorieuse à « une vieillesse obscure et sans honneur ».

RACINE

Veut qu'ici mon exenapîe encourage l'armée, Et me défend surtout de vous abandonner Aux timides conseils qu'on ose vous donner.

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